mercredi 1 novembre 2017

Un monde de brutes


Du col de Moissière - Champsaur

Nous sommes allés nous balader en montagne. Petite balade, petite montagne à vaches (pardon moutons), départ l'après midi, après le café,  juste une gourde et un pull, pas de pique nique. Une petite entreprise facile, à dix minutes en voiture de la maison.
Couleurs d'automne sur les pentes : les mélèzes flamboyants, les sapins insolents de leur vert sombre, et les feuillus retenant leurs dernières feuilles, pour quelques jours encore en attendant les premiers gels.
Montée facile, chemins creux, marches de pierre.
Les enfants courent, sautent, chantent, crient, s'expriment, et croisent un trio de baleines suant, haletant, soutenues par des bâtons de marche. Trois baleines, presque échouées, plus larges que hautes.
La plus vieille d'entre elles a soufflé un long "scchhhhut" une première fois.
On a pris ça pour son souffle d'asthmatique, de vielle obèse au bord de l'apoplexie
Au deuxième "scchhhhut", on a compris que ce n'était pas sa locomotive à vapeur qui rendait l'âme, mais le fait de croiser nos trois enfants chantant.
Et pourtant, ils courraient à la descente, les baleines se hissaient à grand peine dans la montée, la croisée fut de courte durée.
Suffisamment pénible pour que le Leviathan lance une insulte dans une autre langue que son français que nous avions entendu jusqu'alors.
Elle les a traité "d'enfants de merde".
En espagnol, il semble.
Je ne sais dire que "poulet frites s'il vous plait" dans cette langue, voire "une bière" quand j'ai très soif.
Mais j'ai très bien compris l'insulte.
Mais je n'ai pas compris. Pas les mots, mais l'intention. Encore moins la raison.
Une si belle journée, de si belles couleurs, un instant si court de chansons des enfants.
Et cette insulte. A peine assumée, dans une autre langue.
J'aurai bien shooté dans sa canne de marche, elle aurait roulé-boulé dans la pente et c'en était fini d'elle.
Je suis restée civilisée et polie tout en poursuivant ma descente tandis qu'elle agonisait dans sa montée.
Prise dans le paysage, seule "veille chouette" m'est venue.
Trop gentil comme retour. Mais qui s'accordait avec l'environnement.
J'espère qu'elle n'est pas arrivée en haut, j'espère qu'elle s'est asphyxiée de son aigreur.


Lectures entropiques

Tofino - Vancouver Island, BC, Canada

" (...) envahie de la même nostalgie qu'on a en finissant de lire un livre, quand au nombre limité de pages s'annonce qu'il nous faudra bientôt le fermer, être quitté par le monde qu'il charrie, duquel nous sommes encore captifs mais déjà revenus qu'il faudra bientôt renoncer aux êtres et aux lieux, à leur existence fictive, c'est un deuil que de lire, me disais-je, le deuil de ce que nous fûmes en imaginaire; mais non. De cette expérience rien ne s'oublie ni ne se perd, à point nommé le souvenir en revient et s'ordonne de nouvelle manière (...)"
La source - Anne-Marie Garat

J'aime cette similitude de la thermodynamique et de la lecture, deux de mes matières préférées. Je comprends mieux ma fascination pour la thermo avec ce rapprochement explicité par Anne-Marie Garat* : les livres sont une entropie chez moi, vous dirait mon iMari, rattrapée aujourd'hui par celle de notre iFille. 
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme... y compris ce que nous lisons. J'apprends le monde aussi par la lecture, même si chaque fin de livre est un deuil et une renaissance. 
Je suis alors un Phenix à l'infini!


* pour ceux qui ne connaissent pas je recommande vivement la trilogie : Dans la main du diable, L'enfant des ténèbres et Pense à demain. 

dimanche 22 octobre 2017

Voyager selon Depardon

Le Drac 


Voyager, et n'être rien du tout
Ni touriste, ni reporter
Ne chercher aucune performance
Ne rien chercher à prouver

R. Depardon - Traverser

En ce moment à la Fondation Henri Cartier Bresson, un retrospective de Raymond.
A voir, revoir, toujours des clichés à découvrir.

Parfois le voyage se fait tout près.
Ces photos de la Haute Loire, de la ferme du Garet, me rappelle les Hautes Alpes, les fermes reculées, la vie homogène "un jour pousse l'autre", l'isolement, le hors temps, le hors champ de la société parfois, en tout cas jusqu'à une certaine période.

mercredi 18 octobre 2017

La suffragette moderne est-elle autorisée à prendre le volant?

Now?
Dans le programme scolaire de 3ème, il y a plein de sujets intéressants abordés en français et en histoire (par exemple les deux grandes guerres du 20ème siècle), et au détour d'une conversation en cours :  l'émancipation des femmes. Ma fille étant globalement une personne "concernée" (elle s'est passionné toute petite pour l'élection de Sarko - contre; pour le mariage pour tous - pour ; le droit à l'euthanasie - pour...) elle creuse donc les différents sujets.
Ce qui nous a valu de regarder le film "les suffragettes".

Un samedi soir, nous faisons donc notre rituel "ciné famille" avec "les suffragettes" film britannique de 2015.
En bon parent qui fait de la discrimination sexiste et d'âge sur ses enfants, on se demande si les deux gars vont aimer et mon iMari se propose même de leur mettre un James Bond.
C'est vous dire le niveau des parents!
Raisonnablement, on se dit qu'ils peuvent regarder le début et si ça ne les intéresse pas, on avisera et on leur fera une séance à part.
C'est bien mal connaitre notre petit monde.

Tout le monde a été pris dedans. c'était presque un film en 3D  : ils étaient tous les trois debout, à brandir les poings en criant à l'injustice, à invectiver les hommes, à défendre les femmes, à pleurer...

Et moi  : "calmez vous c'est un film"
Et mon iMari (aidant) : "c'est une histoire vraie..."

Oui c'est un biopic (biography picture, pour ceux qui ne savent pas). Avec à la fin des images d'archives.
Bouleversant. Excellent. Terrifiant.
Sur la place de femmes dans la société.
Les femmes ont obtenu le droit de vote en France en 1944, en 1971 en Suisse (la porte à côté, l'année où je suis née). Un siècle après l'abolition de l'esclavage. C'est dire l'échelle qu'on pourrait lainer si on va par là.
Quand on pense qu'en Arabie Saoudite, les femmes viennent seulement d'obtenir le droit de conduire! Et encore, ce sont des motifs économiques qui ont eu raison du conservatisme (le coût du chauffeur, et des doubles assurances...).
De là à penser que le capitalisme est un progrès...

dimanche 17 septembre 2017

La fin d'un monde

Berlin  - R. Depardon

On reconnait les vieux à leurs rengaines "c'était mieux avant", au langage suranné (c'est une belle demeure, cet étalage est bien achalandé...) et à leur vécu daté (ils ont des histoires de guerre à raconter).
Je ne regrette pas mes (plus) jeunes années  et si je déteste les mots comme "je kiffe", quand je parle mes enfants me comprennent encore.

Pourtant, ces derniers temps, j'ai une impression de fin de mon monde, que quelque chose s'efface.

Ca commence lentement, quand des écrivains que vous aimez décèdent, ou des cinéastes, ou des chanteurs, ou des personnes politiques. Je n'écouterai plus de nouvelle chanson de Leonard Cohen ou de Barbara, je ne lirai plus rien de Robertson Davies ou de Marguerite Duras, je me suis sentie très seule après la mort de Mandela.
Cet été, j'ai enterré mon parrain. Il m'a donné 700 francs tous les Noël pendant des années. C'était une fortune à l'époque, j'ai conduit mon premier tracteur avec lui. C'est le premier de la génération de mes parents qui disparait. Il y avait un mur devant moi, une brèche a entamé la protection, a écorché ce qui faisait paravent. 
Je ne suis plus immortelle.

Récemment, ma gynécologue m'a annoncé qu'elle prendrait sa retraite en mai et qu'elle me donnerait mon dossier papier (oui elle fait encore ses dossiers à la main, pas d'informatique avec elle, ni de carte vitale...). Ma généraliste à laquelle je n'étais pas attachée, a, elle, pris sa retraite sans m'avertir et du coup j'en ai choisi une bien jeune (un peu comme M. Seguin avec ses chèvres...). Je n'ai pas pris un tel risque avec ma dentiste, qui a mon âge et que je fréquente depuis qu'elle s'est installée.
Peu de temps après, France Telecom a annoncé l'arrêt définitif et le démontage des cabines téléphoniques. Nous avons connu les cabines à pièces, puis les cabines à cartes et maintenant la disparition des cabines. 

Et cette semaine, le phénomène s'est accéléré : mon dernier a changé sa play liste et écoute des tubes des années 80. En boucle, nous entendons "les yeux couleur menthe à l'eau". En boucle, il la chante à tue tête. Jusqu'à ce qu'il demande ce qu'est un juke box. Les deux grands ne savaient pas. La question a atterri chez nous. 
Nous avons expliqué, montré, raconté que nous mettions des sous dans ces machines pour écouter les tubes de l'époque. Au bar du Lycée, j'ai dépensé des fortunes pour entendre "Ella, elle l'a" de France Gall et "Scatterlings of Africa" de Johnny Clegg. Nous avons parlé des cassettes et de comment nous enregistrions les tubes que nous attrapions à la radio, les fameuses radios libres après l'éléction de Mitterand.

Et le lendemain, à la faveur d'une question sur le mur de Berlin, ils nous ont demandé de raconter la Chute du Mur. Et nous avons évoqué cet autre monde : celui de la guerre froide, celui dans lequel il y avait la RDA et la RFA, celui où ne pouvions voyager en Yougoslavie et où la Tchécoslovaquie existait encore, mais ni la Lettonie ou l'Estonie. Je me suis revue en 89, rivée à la radio, dans la chambre Insa à Lyon, avec des copines à boire du thé et fumer des cigarettes.
J'ai eu l'impression de prendre la place de mon grand-père quand il me racontait comment il s'était évadé des allemands en 40, de ma grand-mère quand elle évoquait la doublure de la veste de mon oncle jeune enfant où elle cachait ses économies. 

Aux yeux de mes enfants, j'appartenais à un autre monde.
Et moi, je vois bien qu'il s'efface, sans que je sache dire si j'en suis triste.


vendredi 1 septembre 2017

Au Bal, se faire écarteler

Le Bal, pas masqué, juste révélé

Nous sommes allés au Bal, derrière la Place de Clichy.
Les cinémas porno ont disparu, le Wepler est toujours là.
Et a ouvert il y a quelques années, ce lieu de Magnum.
Magnum l'agence, pas les glaces (comme demandaient mes enfants!).

L'Agence a 70 ans et fêtait ça avec une retrospective. Pas de fil rouge, pas d'orgie de photos, pas de short off, mais un cheminement, des photos jamais publiées parfois, car trop polémiques la crainte d'un plasticage limitait les publications.

J'ai pris que Robert Capa avait un frère - Cornell - aussi photographe et peut être plus engagé en politique et moins médiatique que l'autre.
On y découvre que l'agence pourrait couvrir les deux côtés de la guerre (Algérie, IRA...). 

"Vous devez d'abord vous débarrasser des évidences (...). Instaurer le doute dans votre esprit, se poser la question de vos propres limites à surmonter. Si nous sommes capables d'admettre que nous sommes tous subjectifs, alors nous nous approchons d'une forme d'objetivité. Au fil des ans en Irlande du Nord, j'ai vraiment essayé de vivre des deux côtés des barricades et d'analyser ce que je ressentais (...). Traverser ces frontières, m'exposer à ces perceptions divergentes, c'est une des choses les plus douloureuses qu'il m'ait donné de traverser. Cela revient à être écartelé jusqu'au point de rupture"
Gilles Peress

entre Utepils et Wintersearig

Mc Donough - j'aime l'idée que cette photo a été prise en juillet 1971,
alors que bien loin de là, je venais au monde

Utepils : une bière à boire à l'aire libre pour profiter du très lumineux mais bref été, après un long et sombre hiver (norvégien)
Wintersearig : la tristesse que l'on ressent quand l'hiver et long et froid (anglais)
dans Les mots qui nous manquent

Je suis exactement entre les deux. 
Je n'aime pas la fin de l'été.
Je n'aime pas la reprise.
Je n'aime pas qu'il fasse nuit à 6h du matin, ni que la soirée s'assombrisse dès 21h15.
Je n'aime pas les feuilles qui hésitent à tomber.
Je n'aime pas l'odeur des fournitures scolaires.
Je n'aime pas avoir à mettre un pull en début de soirée.

Je ne suis pas de cette saison.
Je suis lasse rien qu'à l'idée de recommencer une année scolaire, de travail, de routine... 
Je crois que j'ai besoin d'air et de changement : y a t-il un mot pour cela?