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vendredi 19 mars 2021

D'autres que moi

dans la newsletter "the audacity"


D'autres que moi font des expériences littéraires. Et en parlent. 

C'est une autre, que j'ai croisé en lisant The Guardian en ligne. Elle en a fait un site, carrément. C'est une galloise, qui vit à Melbourne, elle s'appelle Sophie.

Son expérience est d'explorer l'écriture féminine (de la littérature surtout, mais aussi des essais) dans tous les pays. TOUS les pays. Elle lit donc depuis 3 ans des livres écrits par des femmes, un titre de chaque pays, soit 199. Son choix est plus large que strictement la notion de pays, plus un choix de culture ;  elle a inclus un titre du Tibet par exemple (et d'autres qui ne sont pas "politiquement" des pays). Elle a sélectionné les titres d'après des recommandations de lectrices·eurs (on peut s'interroger sur Françoise Sagan pour la France), et ensuite raconte comment elle s'est fourni les livres, ce qui semble aussi être une démarche en soi que de récupérer des traductions.  
 
Son site Readingwide est clair, simple, et ses revues ont un air scientifique (ou du moins sérieux): elles sont organisées selon un même modèle - ce que je trouve admirable et que j'envie tout en me demandant si j'en serais capable. 
Une rubrique nutshell ("en un mot") : le pitch du livre, de quoi ça parle. 
A line  : une citation. J'adore les citations, je note celles que j'aime, je les partage, et c'est souvent parce que j'ai des lignes à partager que j'en viens à parler d'un livre. 
An image : une image qui lui reste du livre, une impression visuelle, une scène, ou ce qui lui vient. 
A  thought : une pensée à partager suite à la lecture, parfois une émotion plus qu'une pensée. C'est son vécu qu'on a là. 
Et enfin a fact : un fait issu de la lecture, ce que ça lui dit, ou juste un truc à dire sur le livre. 

En lisant le contenu de chaque rubrique j'en conviens ça n'a rien de scientifique, d'autant qu'on y écrit ce qu'on veut, y compris des sentiments dans la rubrique fact : constater des sentiments qu'une lecture produit, c'est bien un fait non? 
Bref, je pourrai m'inspirer de cette façon de faire pour ma liste de lecture "d'une année sans (les hommes)", en créant mes propres rubriques. Un test de Bechdel pour la littérature? Une évaluation de l'apport à la cause des femmes de chaque bouquin? L'idée nouvelle / la représentation nouvelle que j'ai acquise? ... J'élabore bien des grilles de lecture pour mes clients quand je leur apporte du contenu je pourrai imaginer la même chose pour me lectures d'autrices de cette année. Que cette expérience "une année sans (les hommes)" devienne presque une étude socio-scientifique, ou scientifico-sociologique. 
J'en ris d'avance, c'est d'abord une lubie, engendrée par un ras-le-bol général. Une lubie qui fait sourire mon iMari, amuse mon Iadoe, indiffère l'iAdo2, et questionne iAdo3, et qui au final génère qu'eux aussi se rendent compte - tout de même-  qu'il y a beaucoup (trop) d'hommes partout.

Une autre, plus connue, a créé the audacious book club. Roxane Gay (dont j'adore Bad Feminist) a lancé en début d'année sa newsletter the audacity et son cercle de lecture. Ca fait partie des bonnes choses sur lesquelles j'ai fini l'année. Sa newsletter est gratuite, inscription ici, et il y a plusieurs niveaux d'engagement, payants, le cercle de lecture l'est, il donne accès à des discussions en ligne entre lectrices·eurs et avec les autrices·eurs. 
Elle a publié sa liste de lectures pour l'année, son critère  : les écrivain·es américains sous-représentés. Beaucoup de femmes dans les 12 titres (2 auteurs hommes, d'après les prénoms), des blacks et certainement d'autres cultures, des transgenres et d'autres encore. Quand j'ai regardé la liste, plongé dans les résumés, j'ouvrais des histoires et des espaces inexploirés, pour moi. Connus peut-être, mais pas encore explorés. Du coup, j'ai eu envie de tout lire. 
Je crains que rien ne soit traduit en français (ou peu, ou pas tout de suite), aussi il y a un coût d'entrée, un peu comme Sophie dans l'expérience précédente, trouver le livre en France (sans passer par Amazon), le lire en anglais, comprendre toutes les nuances et y prendre plaisir. Explorer des espaces nouveaux dans une langue qui n'est pas ma langue maternelle... vive l'aventure. 


samedi 6 mars 2021

Une année sans - la liste des 14 premiers, pour donner envie

Miho Kajioka - As it is  (exposée à la Galerie Polka)

 Ici la liste "avec" de l'année sans (les hommes) :

  1. Louise et Clem de Julia Glass
    • Toujours agréables à lire ses romans. Les premiers sont  moins denses que les derniers sortis, mais c'est comme un bon thé au coin de la cheminée : jamais décevant.
  2. Chavirer de Lola Lafon. 
    • Elle a surfé sur le thème tendance "abus sur mineurs" et c'est tombé à côté. Ca ne touche pas, et c'est moins bien écrit qu'un fait divers dans 20minutes. Elle donne l'impression de n'avoir pas instruit le sujet ; comme si c'était une rédaction donnée au collège et écrite dans le week-end sans faire de plan.
  3. Souvenirs du futur de Siri Husvedth
    • Passez cet écrit que je ne saurai lire. SH n'est pas loin d'être une de mes autrices préférées, mais ce truc-là, de sortir ses vieux carnets et de les commenter.... Ce n'est pas de l'entre-soi, c'est de la complaisance. Elle a mieux, et plus à dire qu'à se regarder le nombril, en s'apitoyant vaguement sur son sort de jeune fille.
  4. Le coeur battant de nos mères de Britt Bennet
    • C'est une histoire alambiquée de l'Amérique noire. Je n'arrive pas à savoir si j'ai aimé ou si ça m'a semblé insipide, convenu, un peu trop classique. C'est tout de même cette autrice qui a écrit "je ne sais pas quoi faire des gentils blancs". Mais son roman n'a pas laissé de traces chez  moi.
  5. Le sexisme : une affaire d'hommes (essai) de Valerie Rey-Robert
    • Indispensable à lire pour comprendre notre culture patriarcale dont les hommes sont aussi les victimes, d'une façon violente. Indispensable pour déconstruire comment on se construit aujourd'hui en tant qu'hommes et femmes dans notre société et que la liberté de genre est pour l'instant un leurre.
  6. La familia grande de Camille Kouchner
    • au déla du retentissement médiatique parce que ce sont tous des gens connus (elle est elle- même la compagne du président du journal Le Monde), c'est  l'histoire d'une emprise familiale, et du chemin pour s'en affranchir.
  7. L'égalité sans condition (essai) de Rejane Senac
    • Indispensable pour décoder le semblant du neutre et l'exclusion qu'induit la notion de fraternité et d'universel. Ce livre fait partie du kit de base pour croire, comprendre et agir pour l'égalité.
  8. Fugitives d'Alice Munro
    • Un recueil de nouvelles, du bon Alice Munro
  9. La trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot
    • Comme parfois les québécois nous surprennent, ce livre en est une, de surprise. Plutôt bonne si on ne se choque pas facilement. Des personnages qui se croisent; qui ont de liens et des relations entre eux, où le genre se trouble, la sexualité est une affaire de sexe et pas d'orientation sexuelle, et l'amour encore autre chose. Là où nous, français de ma génération, alignons encore toutes ces notions, en essayant de les classer. A la lecture de ce roman, on oublie le classement, on oublie la morale tant qu'il n'y a pas de dommages. Prudes s'abstenir.
  10. Deux ou trois choses dont  je suis sûre de Dorothy Allison
    • voir le post de la semaine dernière.
  11. Les joies éphemères de Percy Darrling de Julia Glass (encore)
    • J'avais envie d'une valeur sûre et réconfortante
  12. La face nord du coeur de Dolores Redondo
    • Entre l'Espagne et la Louisiane. Ce qui est regrettable c'est que ce roman policier adopte tous les codes des durs du FBI, même l'enquêteuse est stéréotypée. Ce qui est bien, c'est que je suis allée voir sur internet des photos du bayou et de la Nouvelle Orléans.
  13. Nos premiers jours de Jane Smiley
    • Le premier de sa trilogie américaine. Une valeur sûre, dans l'esprit de son roman plus connu "l'exploitation". Si vous aimez les paysages, le soleil et le labeur  de "Osage County", c'est le bon roman
  14. La trajectoire de l'aigle de Nolwenn Le Blevennec (cf le post précédent) 
Il faut que je trouve le #15 maintenant.

Une année sans - #14

une année sans 


 3 mois. 14 livres. Tous écrits par des femmes. Des romans, des essais, des récits, un polar. Sur tablette, en papier. C'est l'année sans les auteurs. Que des autrices dans mes lectures. J'ai exclu les BD, j'en lis peu et surtout des trucs de femmes (parce qu'elles sont drôles, ou graves, ou les deux). Et que Cosey ne publie plus.

C'est pas si difficile en fait. La première semaine m'a faite hésiter, quand dans la libraire de Villars de Lans, j'ai pris sur la table du présentoir, 2 romans qui me donnaient envie d'après leur quatrième de couverture. Et que j'ai du laisser à leur sort (c'est à dire qu'ils ne croiseraient pas le mien) car hors critères. Depuis ça ne m'arrive plus. Mon regard glisse. Parfois le prénom ne dit rien du genre de l'auteur, je lis la 4ème, je cherche une photo, et le repose si ça ne va pas. Même pas tentée. Sevrage réalisé.  

Je prends conscience que mon éditeur préféré  - Gallmeister - avait peu d'autrices dans les nouveautés de de ce début d'année. Conséquence collatérale de mon choix, ils auront moins de dépense de ma part cette année. Too bad. 

Est-ce que j'aurai lu celui ça sans mes critères? Je ne sais. Probablement oui. Conseillée non pas par Lire Magazine Littéraire, mais par une activiste féminine. Ce n'est pas un roman féministe. C'est surtout l'histoire d'une addiction à un homme, à une relation plutôt.

C'est un premier roman, d'une journaliste. Ecriture dynamique, tonique avec des associations d'idées et de rebonds dont je pourrais jalouse si je ne les adorais pas et me marrais pas à chaque lecture.

"J'ai passé un certain temps de notre vie commune à lui décrire le bourdon monstre que me procurent les courtes vacances dans les villes européennes. Je me méfie du revêtement intérieur en plastique des avions. De la structure psychique du pilote. Des variations du moteur. Je hais déplacer certaines affaires pour si peu de temps, l''exhaustivité des guides, les transports en commun étrangers. (...).

Ce n'est pas qu'une histoire de goût. Le week-end européen déclenche aussi des symptômes d'anxiété. Dès le démarrage du taxi, j'ai la sensation d'être un point lumineux qui avance su une carte. Je suis submergée par des images dépressives qui ressemblent beaucoup à celles de mon symptôme prémenstruel. Trois jours avant mes règles, j'ai l'impression, quand je me déplace, d'être une fourmi de taille moyenne."

C'est une histoire qui prend aux tripes, cette addiction qu'elle a pour ce gars, qui est son amant quelques temps. Lui a surtout un ego immense, il aime qu'on l'aime. Vue d'ici, le relation est toxique, à sens unique. Une relation au frontière de la folie et de l'emprise, de celle une relation qu'on peut avoir adolescent quand on pense que c'est si intense qu'on pourrait s'y engloutir corps et âme et qu'on ne parle que de ça.  Une relation de celle où moins tu en fais, plus tu attaches l'autre. De celle où l'idée de la relation est plus importante que la relation. On n'en parle plus qu'on ne la pratique. 

Elle en parle divinement bien, elle se rend compte  - sa psy le lui dit - qu'elle touche les limites de la volonté : vouloir ne suffit pas à faire. Ca finit comme ça commence, drôlissime. Positif, enthousiaste et fantasque. 

Il a dit "maintenant que j'ai ce projet à terminer, je n'ai plus de temps pour t'aimer". Et "Sauve ton cul."

Je peux lui faire un reproche, toutes ces citations, toutes ces références sont masculines. Que ce soit ses auteurs de prédilection ou les personnages de fiction qu'elle évoque : que des hommes (à l'exception de Iris Murdoch).

C'est le #14.  
De ma liste de lecture débutée fin décembre, une année sans les hommes comme auteurs que je lirai.


dimanche 28 février 2021

Deux ou trois choses...

 ... dont je suis sûre -  Dorothy Allison 


Dorothy Allisson
2 grands romans, à son actif : L'histoire de Bone et Retour à Cayro, publiés dans le années 1990, comme celui-là, mais tout dernièrement traduit aux Editions Cambourakis.

C'est une femme de combat, contre les violences et abus faits aux femmes et activiste lesbienne des premières heures. C'est une amie à moi qui m'avait fait découvrir Bone, j'avais été très touchée à l'époque. J'en ai repris la lecture récemment, sans aller au bout. Je l'ai trouvé  trop dur.

Le récit Deux ou trois choses dont je suis sûre est une prise de recul, sur sa vie, son histoire et celles des femmes de sa famille, l'écriture, comment s'aimer soi même, devenir résiliente (ou affranchie comme dit Camille Kouchner), avec des photos, entre le journal intime et la conversation avec soi-même.

"Je suis raconteuse d'histoires. je vais travailler jusqu'à ce que vous finissiez par me croire. Lancer d'abord des trucs véridiques, puis changer quelques détails et ajouter la certitude du scandale. Je sais l'utilité de la fiction dans un monde de dure réalité, et comment la fiction peut être une vérité plus dure encore."

Quelques choses dont elle est sûre : 

Deux ou trois choses dont je suis sûre, et l'une d'entre d'elles est la signification de savoir aucune autre version aimée de sa vie que celle que l'on se construit.

Deux ou trois choses dont je suis sûre, et l'une d'entre d'elles est tout le temps que ça prend d'apprendre à s'aimer, tout le temps que ça m'a pris, et tout l'amour dont j'ai maintenant besoin.


dimanche 31 janvier 2021

Les femmes lisent et les hommes en parlent

 
Collage du dimanche soir

Les lecteurs sont des lectrices. Le lectorat de Lire magazine littéraire  (Baptise Liger, rédacteur chef me l'a écrit dans sa réponse à mon courrier) est majoritairement féminin. En 2017, une étude montre que les lecteurs sont à 70% des femmes. Elles achètent des livres, elles vont à la bibliothèque, elles se les passent entre elles (j'adore passer à une copine un livre que j'ai aimé), elles en offrent (90% des cadeaux que je fais).
Et pourtant les émissions phares à la télévision sont animées par des hommes. Pas étonnant qu'ensuite la sélection est majoritairement  des romans ou des ouvrages écrits par des hommes.

En faisant du  rangement, je suis (re)tombée sur un dossier de Lire magazine littéraire publié en octobre 2020 : "en plein dans le PAF", comment les livres sont promus par les médias au travers des émissions.
Le point central de ce dossier est que depuis la disparition d'Apostrophes rien ne va plus : "trente après sa disparition Apostrophes fait toujours figure de paradis perdu". Ah le paradis perdu offert par Bernard Pivot.

N'oublions pas que Bernard Pivot a reçu plusieurs fois (10 fois) Gabriel Matzneff au sujet de ses romans racontant (et faisant l'apologie de) ses relations sexuelles avec des mineurs (dont Vanessa Springora). Il n'a pas pris parti quand dans l'émission où il y avait Denise  Bombardier, celle-ci s'est insurgée sur les propos de Matzneff. A voir ici la séquence. 
C'était en 1996, la loi était claire sur les relations sexuelles avec des mineurs, mais au nom de l'art, "de la littérature" (a-t-il dit l'année dernière) Bernard Pivot le recevait dans son émission.
N'oublions pas non plus que le même Bernard Pivot s'est fendu d'un tweet en parlant de de Greta Thunberg : 
"Dans ma génération, les garçons recherchaient  les petites Suédoises qui avaient la réputation d'être  moins coincées que les petites Françaises. J'imagine notre étonnement, notre trouille, si nous avions approché une Greta Thunberg..."
Ce sont les paroles d'un monsieur de 85 ans à propose d'une jeune fille de 16 ans.

Alors "le paradis" d'Apostrophes n'est pas perdu pour tout le monde. Et visiblement, les femmes s'en passeront, et notamment les jeunes. Voire même nous nous en porterons mieux, puisque c'est nous qui lisons. 

Pour autant, qui nous parlent de livres à la télévision ou la radio ? 

Citées dans Lire, quelques grandes émissions, avec la photo de leurs animateurs. Tous des hommes.

La Grande Libraire de François Busnel. C'est celle que j'écoute de temps en temps, en podcast. Je l'écoute selon les invités, les thèmes. Il a un avantage ce François, il est le compagnon de Delphine de Vigan (sacrée écrivaine) et un copain de la Grande Sophie ("Martin, est-ce que tu viennes demain?". Il est aussi à l'origine de la revue America (RIP), magnifique revue, bonheur à lire. J'ai découvert des auteurs, de romans avec cette revue. Mais. Oui, il y a un mais : America est dominé par des interviews d'hommes, à croire qu'aux USA il n'y a que des écrivains homme. Il y a un deuxième mais. Il remercie son équipe de tournage, ceux avec qui il travaillent depuis si longtemps (20 ans je croie). Ils sont quatre. Quatre hommes. 
 
Boomerang par Augustin Trapenard sur France Inter. Il est chouette Augustin, c'est pas le sujet. Il a même reçu un prix pour son engagement dans l'égalité Homme/Femme dans son métier. Incroyable, on donne des prix aux hommes pour ça?  

Fréderic Taddei pour Interdit d'interdire. ce monsieur que je ne connais que de nom, anime d'autres émissions sur d'autre radios... Bref  il truste les ondes. Avec plus ou moins la même sélection tout du long.

 Jerome Garcin pour le Masque et la Plume (France Inter). Je ne peux rien en dire, je n'écoute que lors de retour de congés en voiture. Jerome Garcin m'ennuie, comme ses livres.

Dans l'article de fond, sont citées quelques femmes tout de même dans Télématin, ou Claire Chazal sur France 5. Deux femmes. Deux émissions animées par des femmes pour parler de livres.
Et ça continue, quand on cite France Culture (encore deux hommes pour La salle des Machines de Matias Enard, la Compagnie des auteurs de Mathieu Garrigou-Lagrange), chez RTL c'est aussi un monsieur livres qui anime deux émissions à lui tout seul.

C'est désolant. Je suis abasourdie. Je comprends pourquoi finalement je ne regarde pas la télévision ni n'écoute trop la radio. Ma cueillette de lecture est trop sporadique parmi tout ça. 

A quand une émission littéraire animée par une femme?

dimanche 17 janvier 2021

Sexisme ordinaire au bureau

C'est un long chemin glissant

Nous sommes lundi matin, en réunion Teams ce qui est devenue la norme dans l'année, et toutes les semaines (autre nouvelle norme qui me coûte et me saoule). Je suis avec mes 5 associés, des mâles blancs, quinquagénaires, hétérosexuels, en couple, tous en deuxième union (mariage ou pas) et les 2 plus vieux (51 et 56 ans) avec des femmes beaucoup plus jeunes (15 et 20 ans de moins). 

Je crois que je ne l'ai jamais formulé comme ça. Et ça me fait un choc. C'est ça mon environnement professionnel? C'est avec eux que je commence mes semaines, tous mes lundis. Ca manque de diversité. Régulièrement  je me dis que j'aime mon boulot, mes clients, que je trouve leur compagnie plus agréable que celle de ma boite, et pourtant il m'arrive de me demander ce que je fais encore là. Un malaise dont je n'arrive pas exactement à formuler. Je crois que je tiens une piste.

Donc lundi matin. On passe sur le fait que je suis la première à me connecter, toujours à l'heure. 

On passe aussi sur le fait qu'ils se racontent des trucs entre eux sur leur week-end, sur leur vie, ils font des blagues. Je serai incapable de dire de quoi ils parlent pendant les premières 5 mn. Je n'écoute pas, je ne participe pas, et on ne me demande jamais rien dans cette séquence. C'est encore plus facile d'être invisible à distance.

On passe aussi sur le fait qu'ils parlent beaucoup, chacun, sur tous les points qu'on a à voir. Ils ont toujours tous un truc à dire. Ces mecs doivent être géniaux, et je ne m'en rends pas compte.

On passe aussi sur le fait que j'ai du hausser le ton  quand on m'a coupé la parole alors que je n'avais pas fini. J'ai du dire plusieurs fois à la suite "j'aimerais bien finir", crescendo pour à la fois terminer ma phrase et dire mon 2ème point. On note que je n'ai pas dit "ta gueule j'ai pas fini", "ni laisse loi finir" mais juste  que j'aimerais bien finir ma phrase (au conditionnel tendance futur tout de même)

On passe aussi sur le fait qu'ils reprennent régulièrement les points des uns et des autres :  "je suis d'accord avec Kevin", "comme l'a dit Raoul", "dans la poursuite de ce qu'a dit Gaston"... C'est assez étonnant. Comme je m'ennuie beaucoup dans ces réunions, je vais compter ça demain : le nombre de fois où ils se citent les uns et les autres. C'est pernicieux, car quand je veux  faire passer une idée qui n'a pas été dite, je commence comme ça aussi "tout à fait d'accord avec Titi, et d'ailleurs....". Je dis rarement que je ne suis d'accord, je l'ai testé dernièrement, frontalement. Ca n'a eu aucun effet.

Une fois qu'on est passé outre tout ceci - je me rends compte que c'est déjà beaucoup, en vrai je suis déjà à saturation à 10h le 1er jour de le semaine -  on arrive à ce que je voulais vous raconter.

People review : c'est le moment où on fait la revue des consultants  selon notre référentiel de compétences (pas trop pourri le nôtre si on prend la peine de l'utiliser vraiment), chacun donne son point de vue en fonction des 4 cadrans du référentiel. Arrive le tour d'examiner le cas de Jennifer, qui est est la compagne d'un des associés (pas n'importe lequel : le Président fondateur). Et oui! Sinon ce serait trop simple. Donc ce monsieur, grand seigneur, propose de se déconnecter pour que nous fassions cette évaluation sans lui :  
  • ca depend ce qu'on évalue! dit le 1er
  • Rires. 
  • Il faudrait alors un 5ème cadran! dit le 2nd
  • Rires et considération sur le 5ème cadran.
Je suis atterrée. Mon micro est coupé, mon coeur bat à 200 à l'heure, j'ai l'impression d'avoir reçu un coup sur le plexus, je suis à bout de souffle.
J'ai été incapable de dire quoi ce soit sur le moment. 3 des gars ont participé à la blague, on rit comme si de rien n'était, y compris celui dont la compagne était évoquée. Les 2 autres, micro coupé, n'ont pas réagi  : je ne sais s'ils ont ri, s'ils étaient choqués. Pas de commentaires.
Banal. 
L'échange était banal.

J'ai mis la journée à digérer le truc et le soir j'ai pris mon téléphone  et j'ai fait le tour des 3 blagueurs.

Le premier qui anime la réunion : "oui c'était relou, on est trop nombreux  pour faire ce genre de blague". C'est une blague? Non, ce n'est pas une blague. C'est un propos sexiste et irrespectueux envers une de tes employées. 
Trop nombreux? Ca veut dire que si on est une petite boite on pourrait faire ce genre de commentaires? Dur. Mais je n'ai pas argumenté. Contente déja qu'il soit d'accord et qu'il dise qu'il fallait qu'"on" arrête. Pas moi. Vous.

Le deuxième - celui de la première repartie "ça depend ce qu'on évalue" - m'a écouté puis m'a dit "bonne soirée" et il a raccroché. C'était l'Antarctique sur les ondes.

Le troisième - celui  dont c'est la compagne dont on parle - m'a fait un discours avec des drôles d'arguments, peut-être des menaces (mais je ne sais pas à qui elles étaient destinées), bref une réponse embrouillée mélange de haine "c'était un rire félin", de rancoeur "ça fait 5 ans que je ris de ces remarques" et de généralité "dans cette boite on traite mal les femmes". Mais c'est TA boite, c'est TA compagne, c'est Toi  qui a le pouvoir  ici. Mais il m'a remercié d'avoir dit ce que j'avais à dire. Ouf.

Et c'est moi qui dis. Pas assez souvent, j'en conviens. Je commence comprendre pourquoi  je  rêve si  souvent de créer ma propre boite (si j'avais 10 ans de moins...), et pourquoi je fantasme de la créer avec d'autres femmes - presque uniquement.

Demain c'est lundi. Le premier lundi depuis la blague. Haut les coeurs.

Compter #3 : réponse du magazine qui fut un jour mon preféré

Contre jour au Parc de Sceaux

Le 22 décembre j'ai écrit au courrier des lecteurs de Lire Magazine littéraire, agacée par le numéro  de décembre les 100 livres de l'année.  J'ai publié ici (et sur Linkedin une version un peu édulcorée) la lettre que je leur ai adressée.

J'ai reçu un réponse du "rédac chef", Baptiste Ligier le 25 décembre à 16h12.

D'abord, je n'aime pas ses éditos, je les trouve mous, et sans intérêt, d'une certaine manière ils ne retracent que le sommaire... Faire un édito est un art, au delà du sommaire et de l'air du temps, il fait donner le fil rouge du magazine, les choix faits et parfois "problématiser". Peu d'éditos valent la peine. Ceux de François Busnel, quand il était à la tête de Lire  - étaient des pépites... Et  depuis son départ, je lis évidemment América (et il a ya a dire sur le traitements du  sujet homme/femme dans ce magazine aussi!), mais surtout les grands thèmes de Lire sont devenus beaucoup moins interessants (qui s'intéressent aux animaux de compagnie des écrivains?).

Je sais, je râle, mais c'est tout de même le rédacteur en chef qui répond. Le jour de Noël. Ca m'interroge aussi. Que ce monsieur n'ait rien de mieux à faire le jour de Noël que de répondre à une lectrice agacée m'interloque. Tout le monde n'est pas obligé de fêter Noel, nous le fêtons nous-mêmes d'ailleurs d'une façon qui nous est propre et en dehors des sentiers battus de ce qui s'impose comme "traditionnel". Ce jour est tout de même un jour férié, n'a-t-il pas mieux à faire ? Comme par exemple lire des livres écrits par des femmes (je lui en dresse une liste si besoin!).

Il n'a pas pu s'en empêcher. Il n'a su s'empêcher de rien. Et pourtant ça commençait bien.

Me proposer de m'envoyer "quelque chose qui devrait me faire plaisir" a été son premier faux pas, avec moi du moins. S'il voulait vraiment mer remercier, il a mon nom et mon  prénom, ça doit être très simple de récupérer mon numéro d'abonnée et mon adresse et d'envoyer ce qu'il veut sans l'annoncer. 

Et ensuite il s'est justifié. En trop de points.

En détaillant d'abord tout le reste du magazine : "mais enfin Monsieur, je sais lire. j'ai lu le reste, j'ai  tout lu ce que vous mentionnez". Camille Laurens (trop conventionnelle pourmoi), et Enid Blayton (trop caricaturale), et j'adore la chroniqueuse qui suit qui explique pourquoi elle déteste Le club des 5.

En expliquant que d'autres que moi (lectrices) se mettent en colère quand il y a trop de femmes mises en avant "Monsieur, c'est à cela que sert un édito, à expliquer les choix. Mais j'en conviens  pour que les gens lisent l'édito, il faut qu'il ait du relief". Je n'ai pas lâché la lecture de l'édito, j'en commence toujours la lecture, et je vais au moins jusqu'au 1er paragraphe, parfois plus loin, rarement jusqu'au bout. Insipide, je m'y ennuie, autant lire le sommaire.

En disant que son métier est compliqué entre les retours des lectrices et la composition de la rédaction "Monsieur, c'est exactement votre job. Je vous dois cependant de reconnaitre qu'au moins vous y réfléchissez."

Je crois qu'au final, même si ce n'est pas la réponse que j'aurai aimé recevoir, sa lettre m'a faite sourire, surtout la fin un peu en vrac, pas très organisée dans ses arguments (un peu comme ses éditos),  un peu comme quelqu'un qui fait une conversation, sans réfléchir à son papier. Ca a le mérite d'un minimum d'authenticité, du gars un peu pris au dépourvu, et qui tente quelque chose. 

J'ai donc réfléchi à une réponse qui m'aurait plu. Elle aurait été plus courte, sans justification aucune, et aurait dit ce qu'il faisait de mes questions : comment ça l'interpellait, qu'est-ce que ça posait comme sujets chez eux : dans leur organisation, dans les équilibres  entre les deux rédactions, dans les reflets de la société à traiter en littérature... Ce qu'il a un peu tenté dans son courrier. Je crois qu'en réponse j'aurai aimé connaitre les questions qu'ils se posaient au journal sur ce sujet. Il l'a un peu fait, mais pas assez, trop dans une position défensive, un peu en position de "'mansplaining".

Oui je suis exigeante. Nous devons tous l'être. Pas que les femmes.

Chère lectrice,

Tout d'abord, je tiens à vous remercier pour la richesse et la précision de votre message - nous ne recevons pas tous les jours des missives aussi détaillées dans leur contenu. Il convient d'ailleurs de prendre en compte ce que pointez et j'aurais tendance à dire que nous avons justement besoin d'être mis en alerte pour pouvoir proposer la meilleure publication possible. De rectifier le tir, si cela s'impose dans la gestion des multiples paramètres à prendre en considération. 

A ce titre, Lire Magazine littéraire n'existant en tant qu'entité unique que depuis juillet, pourriez-vous m'indiquer si vous étiez parmi les abonnés de Lire ou du Magazine littéraire (les profils des lecteurs de ces journaux sont, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, très différents)? Et pourriez-vous me donner votre numéro d'abonnée et vos coordonnées ? J'aimerais en effet, pour vous remercier, vous faire parvenir quelque chose qui devrait vous faire vous faire plaisir (enfin, je l'espère !). 

J'aimerais toutefois rebondir sur certains faits ou arguments que vous avancez. 
Vous oubliez en effet que, dans ce numéro de fin d'année, le titre de livre de l'année a été décerné à... "Fille" de Camille Laurens, avec un entretien sur six pages, par Claire Chazal. Je ne sais pas si vous avez lu ce roman - à mon avis, remarquable et important -, d'inspiration autobiographique (enfin, pas seulement...), mais il symbolise tout de même quelque chose. 

Aussi, vous omettez la présence du dossier principal consacré à Enid Blyton, sur une grosse dizaine de pages. Il nous a semblé intéressant de mettre en avant cette auteure, souvent un peu méprisée en France et pourtant essentielle dans l'histoire littéraire (au-delà du seul rayon "jeunesse"). Fait troublant, à l'opposé de votre vision, nous avons reçu des courriers nous reprochant d'avoir voulu "réhabiliter" la Britannique pour des raisons extra-littéraires et de féminisme opportuniste ! Si vous reprenez ce dossier, vous verrez d'ailleurs que nous avons laissé une parole "négative", représentant ceux qui n'aiment pas Enid Blyton, à notre chroniqueuse Stéphanie Hochet. Et pas à un homme...  

Cela me rappelle plusieurs messages de lectrices furieuses du numéro de rentrée qui, dans les choix rédactionnels, mettait majoritairement en avant des romancières (si, oui, Emmanuel Carrère était le sujet du grand entretien de Claire Chazal, les "gros sujets" étaient quasiment tous féminins : l'univers dédié à Carole Martinez, un portrait de Muriel Barbery, une ouverture du cahier critique sur les romancières québécoises - je vous recommande le Marie-Eve Thuot, aux éditions du Sous-sol -, une ouverture étrangère sur les héritières de Toni Morrison... Sans oublier le dossier Simone de Beauvoir !). Il ne s'agit pas de reprendre un numéro "numériquement" très féminin dans son contenu, mais de signaler des réactions négatives sur celui-ci de la part de femmes suspectant une volonté "politique" prenant le pas sur les seuls jugements littéraires (les lectrices en questions n'ayant pas forcément apprécié plusieurs des ouvrages que nous avions choisi de soutenir, pourtant hors de toute question de genre - à savoir ceux de Carole Martinez et Muriel Barbery...). Comment, dès lors, trouver un équilibre, une position entre ces réactions et votre message ? J'avoue, humblement, que c'est très compliqué... 

La meilleure manière de tenir la ligne rédactionnelle de Lire Magazine littéraire, en ce qui concerne le cahier critique, est avant tout de se baser sur les préférences des rédacteurs et la nécessité de traiter l'actualité. C'est sur cette sélection qu'ensuite, des équilibres, fatalement imparfaits, inexorablement injustes et sujets à la critique, peuvent être trouvés. Et ceux-ci sont multiples : les lecteurs doivent avoir à la fois des ouvrages très grand public et d'autres plus pointus ; des écrivains très connus et des découvertes ; des romans intimistes et des fresques ; des gros pavés et des opuscules de quelques dizaines de pages... Prenons le cas de la littérature étrangère : il faut que des langues très variées soient au coeur du numéro mais, problème, la production éditoriale traduite est très majoritairement anglo-saxonne...Pour les essais et documents, il semble également essentiel que les disciplines traitées soient multiples (histoire, société, psy, philo, sciences, enquêtes, etc.). Ajoutez à cela la variété idéologique ou doctrinale, et l'envie donner une chance à un maximum d'éditeurs - même si les grandes maisons ont souvent une large part, pourtant pondérée par nos soins... 

En ce qui concerne la rédaction de Lire Magazine littéraire, vous n'êtes pas sans savoir qu'elle est le fruit de la fusion de deux rédactions et que les membres de celles-ci, pour l'essentiel des pigistes, ayant choisi de suivre cette aventure (certains ont préféré partir, et c'est un choix naturellement respectable) ont des droits (heureusement !) et certains "volumes de piges" à respecter. Numériquement, les hommes doivent dès lors être légèrement plus nombreux dans cette nouvelle structure mais il n'y a pas, dans le détail, d'incidence dans les préférences du cahier critique de la part des un(e)s ou des autres, je vous assure. Le numéro évoqué n'est, d'ailleurs, pas forcément le plus représentatif car, derrière la formule "les 100 livres de l'année", il y a une volonté de mêler des éléments très divers : coups de coeur des journalistes mais aussi succès majeurs de librairies et livres ayant provoqué un très large débat - histoire de proposer un panorama assez large entre "objectivité" et "subjectivité".Et, comme l'avez noté, nous sommes aussi tributaires des parutions, des catalogues des éditeurs, des programmations, des aléas des publications et du jugement que nous pouvons porter sur celles-ci...  Et des domaines éditoriaux où, selon les étiquettes, les hommes ou les femmes sont davantage publiés...

Par ailleurs, si l'on établit un système de représentativité sur tel ou tel critère identitaire (individuellement tout à fait recevable mais qui pourrait mener au final à des systèmes combinatoires très artificiels), sachez qu'il y a des domaines - au-delà de la question hommes-femmes - particulièrement problématiques (peu de le dire). Par exemple, je m'inquiète de ne recevoir, parmi les centaines de candidatures spontanées arrivées à la rédaction ces dernières années (pour Lire), certains types de profils qui pourraient enrichir la rédaction (qui, de surcroît, se révèlent généralement des lettres-types sans connaissance du projet ou d'intérêt pour le support...). Et, à l'inverse, d'avoir une très large surreprésentation de profils ou C.V. tout à fait intéressants et motivés, mais quasi-similaires et interchangeables. 

Pour reprendre des clichés, comment concilier le fan de romanciers très populaires, cherchant avant tout une littérature divertissement, et l'admirateur de poésie antique ou de philosophie germanique postmoderne ? Au-delà des attentes sur l'objet-livre (et sur nos envies de vouloir livre, à un moment donné, tel ou tel ouvrage), il y a aussi une grande diversité idéologique des lecteurs et nous nous devons de les respecter.

Au demeurant, nous sommes d'autant plus sensibles à votre message que le lectorat de Lire était, dans notre dernière étude, très majoritairement féminin (il faudrait voir dans quelle proportion exacte, désormais, avec Lire Magazine littéraire) - tout du moins dans les éditions courantes (c'était beaucoup plus équilibré, voire inversé, sur les hors-série...). Une différence qui correspond, grosso modo, à celle des lecteurs de romans (plus des deux tiers sont des femmes - de mémoire, c'est plus nuancé sur les essais et même inversé sur la bande dessinée) et à la sociologie des étudiants en lettres. Aussi - je le dis pour vous taquiner ! -, ne faudrait-il pas aussi établir la parité dans les universités afin que les garçons soient présents, pourquoi pas, à hauteur de 50 % ? Si oui, comment faire ? Long processus, j'en conviens... 

Avec quoi qu'il en soit, tout mon respect et l'assurance de mes sentiments les meilleurs,

BL, directeur de la rédaction de Lire Magazine littéraire

mercredi 23 décembre 2020

Compter #2 - ça a des conséquences

38%

Ce n’est pas de compter qui a des conséquences ; c’est de ne pas compter, de ne pas se rendre compte de nos biais, de leurs implications dans ce qu’on intègre et perpétue, dans ce qu'on pense être vraie et juste? 
Lectrice assidue de Lire avant qu’il ne se marie avec Magazine Littéraire (que j’avais aussi essayé, comme Books et comme toute autre publication sur les livres !) et devienne Lire Magazine Littéraire je ne peux pas ne pas avoir été influencée par cette surreprésentation, par ce monde écrit et raconté par les hommes, qui ne nous offre que leur point de vue, qu'une partie de la réalité.
 
Ça a des conséquences.
Directement dans ma bibliothèque, pour être anecdotique. Je rappelle : l’intime est politique. Ma bibliothèque est donc politique.
Dans ma frénésie de comptage, j’ai recensé ma bibliothèque, ou du moins une partie.
Dans la section livres de « poche », la plus ancienne, celle qui retrace de façon longitudinale ma vie littéraire (les livres achetés jeune quand je n’avais pas d’argent, les classiques qu’il faut avoir lus, et les trouvailles rapportées de partout) sur 200 livres, 76 auteures (femmes).

38% . TRENTE HUIT POURCENT.

J’ai honte. Heureusement qu’il y a eu des auteures comme Agatha Christie, Amélie Nothomb, Nancy Huston, ou Claudie Gallay, ces dernières où j’ai quasiment tout acheté en poche. Sinon je n’aurai jamais atteint ce pourcentage.
Pour me rassurer, j’ai fait un carottage, un petit test sur une autre étagère, celle où je range les achats plus récents : sur 28 livres, 18 par des femmes. 
HOURRA ! J’ai inversé le pourcentage. C’est aussi sur cette étagère que je range les féministes : Gloria Steinem, Roxanne Gay, Titiou Lecoq… 
De là à me dire que mon carottage est partial…
Pour en avoir le cœur net, il faudrait que je compte toute ma bibliothèque, sachant qu’il y en a dans toute la maison. C’est un boulot de fou, donc potentiellement pour moi au sens littéral ;  ce qui me retient  encore c’est 1) ça fait de moi une maniaco-compulsive, 2) j’ai peur du résultat. 

Je comprends exactement ce que dit Alice Coffin (le génie lesbien, j’y viendraiquand elle dit qu’à partir de maintenant (elle a 40 ans) elle ne lit plus que des livres écrits par des femmes, pour corriger sa vision du monde. Ce n’est pas exactement écrit comme ça, mais c’est l’idée. Dans son livre, elle cite sa compagne qui lui répond quand elle l’interroge sur un auteur connu de son pays qu’elle ne connait pas « je ne sais pas, le temps que j’ai, je le consacre aux femmes ».

J’aimerai faire mienne cette maxime. J’aurai 50 ans cette année, 62% de ma vie a été consacrée à lire des hommes. Si à partir de maintenant je ne lis que des femmes, alors quand je meurs vers 85 ans (espérance de vie en France en 2019) j’aurai rétabli la parité dans mes lectures. 
Je pourrai déjà commencer en faisant « une année sans les hommes » en 2021 (je salue ici Siri Hustvedt et son roman « un été sans les hommes »). Et tout de suite je stresse : comment faire si Pete Fromm sort un roman ? ou Jonathan Franzen ? ou John Irving ? ou Sylvain Tesson ? 
Je les garderai pour 2022 et en attendant j’aurai découvert plein de nouvelles auteures.
Et je vais de ce pas retourner dans ma lecture de Valérie Rey-Robert (le sexisme un affaire d'hommes).
Quand on commence on ne s'arrête plus.

mardi 22 décembre 2020

Compter #1 - Lettre à un magazine qui fut mon preféré



Je suis abonnée à Lire magazine littéraire depuis des années, j’apprécie avec des hauts et des bas ; de plus en plus de bas, tout en me disant que je dois soutenir ce type de presse, parce que j’aime la littérature, toute la littérature. Mais force est de constater que je ne pioche plus mes lectures dans cette revue (où je pioche mes lectures fera l’objet d’une prochaine analyse).

Le numéro de novembre m’a profondément agacée, en le feuilletant j’avais l’impression qu’il n’y avait que des auteurs masculins, cités, photographiés, dont on lisait les extraits qualifiés d’ŒUVRE. A tel point que je n’ai pas lu ce numéro.
Arrive décembre, avec les 100 livres de l’année selon Lire magazine littéraire. Même sentiment d’agacement ; cependant j’ai décidé d’être plus objective, alors j’ai compté. Un simple comptage, rien de scientifique, pas de population placebo, pas d’échantillon test. Juste 1+1+…

Je me suis contentée des pages 48 à 90 consacrées « 100 livres de l’année », celles qui font la couverture. 100 livres, j’ai noté 97 auteurs, parfois il y a 2 auteurs pour un même livre (les essais surtout) et d’autres fois plusieurs livres pour un même auteur (c’est plus rare).

Sur les 97 auteurs cités, 62 sont des hommes, et 35 dont des femmes -  des auteures -  soit 64% des meilleurs livres de 2020 pour Lire magazine littéraire sont écrits par des hommes. 
Je noterai juste ici que le Président Directeur de la publication est un homme, de même que le Directeur Général, que le Directeur de la Rédaction. Il faut arriver aux rédacteurs en chef adjoint pour trouver la première femme de la hiérarchie aux côtés d’un autre adjoint homme. 
Que dire des chroniqueurs ? 6 (dont Sylvain Tesson que j'adore, gentiment misogyne, si on peut être misogyne de façon « gentille ») parmi les 6, deux femmes chroniqueuses. Sur les 37 personnes ayant collaboré au numéro, 14 sont des femmes soit moins de 40%.  Doit-on s’étonner alors d’une sélection très largement masculine ? 
Oui, on doit s’en étonner, on doit même s’en indigner.

Je poursuis mon comptage : 
La moitié des auteurs cités ont leur photo en illustration : on voit donc entre les pages 48 et 90, 2 fois plus d’hommes que de femmes en photo. Ce qui est effectivement une illustration du monde qui nous entoure ! Pas du monde tel qu’il est et que nous voyons dans nos vies, dans nos familles, dans la rue, mais du monde tel qu’il est représenté.
Un seul auteur a droit à un « 4 pages » : c’est un homme, ensuite les reportages « double page » sont autant consacrés à des hommes qu’à des femmes (2 à chaque fois).  De même pour les articles qui occupent une pleine page : 7 pour chacun des sexes, cependant les femmes doivent plus souvent partager leur page (2 « pleines pages » sur 7 consacrées à au moins une femme sont partagées) soit avec un homme, soit avec d’autres femmes (jusqu’à 3 femmes en même temps).

Toujours entre ces mêmes pages, il y a à plusieurs reprises des double pages d’articles sans mention d’une seule auteure.  Je lis mon magazine, je regarde les auteurs qui « ont fait 2020 » et la revue ouverte sur les genoux : des hommes uniquement. Pas juste une fois dans le magazine, mais plusieurs fois : pages 62 et 63, pages 66 et 67, pages 74 et 75 et pages 84 et 85. Donc 8 pages consacrées à des auteurs, uniquement. L’inverse n’existe pas.

Je résume : sur 43 pages, 24 pages (vous referez mes calculs) sont donc entièrement occupées par des hommes. Plus de la moitié. Vous allez me dire : c’est bien, c’est à parité !
Et bien non. 
Car les pages restantes, les 35 femmes les partagent avec 32 auteurs masculins. Petit calcul rapide : elles représentent 36% des auteurs de l’année, sont regroupées sur 25%  des pages. Chercher l’erreur, pas dans mes calculs, il y en a surement, la démonstration est là. Non seulement elles sont moins nombreuses, mais en plus on réduit encore leur place. Et c’est juste un magazine.

Merci de ne pas me répondre  :
  •  « Comment  avez-vous fait vos calculs ? » Si vous ergotez sur mes calculs -  sachez d’abord que je peux vous donner le tableau de comptage – c’est que vous vous trompez de sujet : ce n’est pas celui de la précision à l’unité qui importe, mais celui de la tendance, elle ne changera pas avec un en plus ou en moins. Et la tendance est écrasante.
  • « On ne fait pas un magazine, et surtout pas les « 100 livres de l’année » avec un oeil sur la parité et sur le quota des pages attribuées aux deux genres ». Je l’imagine bien. Mais rien ne vous empêche de regarder le résultat d’ensemble et de vous interroger : est-ce représentatif de notre année littéraire ? Quels livres on a loupé ? Comment on a pu les rater ? Quels biais apporte la composition de notre staff ? de ces contributeurs ? Que pouvons-nous changer (si vous le voulez bien sûr) ?
  •  « On n’est pas responsable de la sélection des éditeurs et des sorties, on prend ce qui est présenté ». Et vous pourriez ajouter « On est juste à l’image de ce qui est publié ». D’accord. Alors, vous êtes d’accord de perpétuer la surreprésentation des hommes dans la littérature (et autres essais grand public). Vous pourriez, là encore vous poser la question de votre responsabilité d’éditeur de presse. Vous pourriez interroger cette surreprésentation, interpeller les maisons d’édition, en trouver d’autres différentes (que les grandes classiques), chercher, creuser, donner plus de place aux  auteures… Bref, faire votre travail de journaliste et nous montrer les biais de notre monde au  lieu de les reproduire.
Ne me dites pas non plus « Dans le numéro quarante douze, nous avons consacré plus de pages aux femmes » ; « nous avons des hors-séries consacrée à Agatha Christie, Marguerite Duras et blabla »…(et aussi à  Lucky Luke, à James Bond et à Shakespeare, et une couverture à Joel Dicker,  alors qu’aucune écrivaine n’a fait votre couverture ces dernières années). Je doute que ce comptage rétablisse un quelconque équilibre, nous partons (tous) de trop loin. Je compte pour montrer, pour qu’on s’interroge. Ne vous justifiez pas, évoluez et faites-nous évoluer, montrez-nous nos biais à défaut de les rectifier, ça aidera tout le monde.

Ne me demandez pas « Quelles auteures  ont été oubliées ? » C’est vous les journalistes, pas moi.  Trouvez-les. Ca nous évitera peut être d‘entendre parler toutes les années des mêmes auteurs et d’être saturé de Carrère, Mauvignier, Enard… tous très bons, mais omniprésents.


Par pitié évitez moi : « si on va par là, il faut qu’on aussi qu’on se mette à compter toutes les minorités». D'abord, les femmes ce n'est pas une minorité, c'est la moitié de la population. Et oui, il faut bien commencer bien quelque part. Et vous en êtes à peine au début.


Et oui, je suis d’accord avec vous, plus de parité dans votre équipe ne garantit pas une meilleure représentation (au sens plus juste des hommes et des femmes) dans les pages de votre magazine (quoi que ?). Mais démontrera que vous en avez conscience et que vous y portez un minimum d’attention.


J'envoie ce courrier à Lire Magazine Littéraire.
Je suis curieuse de leur réponse (si jamais ce courrier est lu).

lundi 21 décembre 2020

Vivre au féminin impose de ne pas (toujours) vouloir (sa)voir

 

Le duo de Deborah Levy

"Comme tout ce qui implique de l’amour, nos enfants nous rendaient heureuses au delà de toute mesure – et aussi malheureuses – mais ne nous mettaient jamais dans un état aussi déplorable que le faisait le neo-patriarcat du 21ème siècle. Ce dernier exigeait de nous d’être passives mais ambitieuses, maternelles mais pleines d’une énergie érotique dans le sacrifice mais comblées – nous devions être des Femmes Modernes et Fortes tout en étant soumises à toutes sortes d’humiliations, tant économiques que domestiques. Si nous  passions la plupart de notre temps à culpabiliser sur tout, nous n’étions pas certaines pour autant de savoir ce que nous avions fait de travers.
Ce que je ne veux pas savoir -  Deborah Levy

C'est l'autre livre (prix Femina étranger) de Déborah Levy sorti en même temps que le coût de la vie. Je ne sais pourquoi dans nos librairies deux livres en même temps d'une même auteure. On reste dans le même esprit, une lecture décalée de la vie, des liens qu'on ne ferait pas sans elle.
Quelqu'un m'avait dit un jour "notre place dans le monde est là où tu fais des liens qui ne se feraient pas sans toi". Cette personne est décédée depuis plusieurs d'années déjà, elle n'avait pas 40 ans, mais elle avait compris ça.
Je ne sais pas si Débrroah Levy sait qu'elle fait des liens qui lui donne une place dans le monde, en tout cas dans le mien!

Et en cette fin d'année, elle m'encourage : "pour devenir écrivaine, j'avais du apprendre à interrompre, à parler haut, à parler fort, puis bien plus fort,  et à  revenir à ma propre voix  qui ne porte que très peu."
Non que je ne veuille devenir écrivaine, mais juste se faire entendre. Et, je commence à comprendre qu'il va falloir que je change de tactique.

mercredi 18 novembre 2020

Vive au féminin : les choix ont un coût


 "Quand une femme doit trouver une nouvelle façon de vivre et s'émancipe du récit sociétal qui a effacé son nom, on s'attend à ce qu'elle se déteste par-dessus  tout, que la souffrance la rende folle, qu'elle pleure de remords. Ce sont les bijoux qui lui sont réservés sur la couronne du patriarcat, qui ne demande qu'à être portée. Cela provoque beaucoup de larmes, mais mieux vaut marcher dans 'l'obscurité noire et bleutée que choisir des bijoux de pacotille."

Le coût de la vie - Deborah Levy

C'est effectivement l'histoire d'une femme qui change de vie, une écrivaine qui quitte sa maison, son mari, garde ses deux filles (grandes) et qui le vit bien. On ne sait pas pourquoi elle part - peu importe d'ailleurs - elle se crée sa nouvelle façon de vivre, cherche un nouvel équilibre centré sur ce qu'elle veut/peut, qu'elle trouve (vite). Sa nouvelle vie - chaque jour nouvelle - est plus créatrice, moins routinière, plus libre au sens de moins d'obligations sociales ou d'attendus familiaux.

Simone de  Beauvoir le disait bien "pas de mari, pas d'enfants je n'ai pas le temps" sous-entendu pour réfléchir et écrire.

Les femmes mariées avec enfants le savent "un mari, des enfants, un boulot, je n'ai pas le temps" sous-étendu pour moi, pour réfléchir et pour écrire (ou peindre, ou lire, ou vivre ...) pour donner au Monde. Elles sont des "bêtes de somme" au service d'autres qu'elles mêmes.

Bête de somme (définition) : un animal domestique utilisé par l'homme comme animal de travail pour porter des charges.

Sous entendu charge mentale, sociale, affective, émotionnelle...

mercredi 4 novembre 2020

Ce qui nous dépasse, et nous enchante aussi


Louise Erdrich

"Il est difficle pour une femme de reconnaitre qu’elle s’entend bien avec sa mère - curieusement, cela parait une forme de trahison, du moins c’était le cas chez d’autres femmes de ma génération. Afin d’entrer dans la société des femmes, d’être adultes, nous traversons une  période où nous nous vantons fièrement d’avoir survécu à l’indifférence, de notre mère, à sa colère, à son amour écrasant, au fardeau de son chagrin, à sa propension à picoler ou au contraire à ne pas toucher une goutte d’alcool,   sa chaleur ou à sa froideur, à ses éloges ou à  ses critiques, à ses désordres sexuels ou au contraire à sa dérangeante transparence. Il n’est pas suffisant qu’elle ait transpiré, enduré les douleurs du travail, donné naissance à ses filles en hurlant ou sous anesthésie locale ou les deux. Non. Elle doit être tenue reposnsable de nos faiblesses psychiques pour le restant de ses jours. Il n’y a pas de mal à se sentir proche de son père, à pardonner. Nous le savons toutes. Mais la mère est contrainte à un tel niveau qu’il n’y a plus de règles. Elle doit tout simplement être accusée."

Ce qui a dévoré nos coeurs de Louise Erdrich

Louise Erdrich est une écrivaine américaine, figure de la littérature indienne, elle milite d'ailleurs pour la renaissance de la culture amérindienne. Ce n'est pas la première fois que je la croise dans mes lectures, mais c'est la première fois que je la lis. 

C'est une histoire de deuil et d'amour, et de ce qui se transmet d'une génération à une autre sans savoir, le bon comme la malédiction. C'est une histoire où les femmes se soutiennent, s'entraident et s'en sortent. De légendes indiennes qui resurgissent sans qu'on comprenne prosaïquement ce qu'il se passe, mais qu'on accepte comme un fait, pas comme un phénomène.

L'écriture est belle, et me fait l'effet d'un carré de chocolat à sucer lentement. Chaque mot compte, chaque phrase a plusieurs niveaux de sens, et je me suis régalée à relire plusieurs fois certains paragraphes pour m'en repaitre (sans danger!).

Quand aux mères, les nôtres et celles que nous sommes, il y aurait tant de choses à dire...

Je me contenterais de dire que c'est aussi ce que nous en faisons, que ce soit un cadeau ou une malédiction.

jeudi 22 octobre 2020

"S'affirmer" disait-elle ... et si ce n'était pas toujours la bonne option?

 

Aussi à mettre dans  votre bibliothèque

Elle pense bien faire, certainement, en disant "lean in". 
Je parle de Sheryl Sandberg, Mme Google et maintenant chez Facebook, cette femme qui a tant de pouvoir et qui nous dit "en avant toutes" dans son livre. Je n'ai pas lu le livre, je n'apprécie que peu la dame pour qui je n'ai aucune curiosité, jusqu'à ce que je lise la 1ère phrase de sa page Wikipédia : "...une femme d'affaires et une militante féministe américaine". Elle se dit/se vit comme une militante féministe. Et c'est avec cette étiquette qu'elle nous conseille de "nous affirmer", que les barrières sont intérieures, et qu'être plus confiante, plus ambitieuse et plus comme un homme, les femmes y arrivent (sous entendu au pouvoir). 

Ce qui suscite en moi deux questions :
  • Quelle preuve on a que ça marche, à part son (unique) expérience personnelle? Est-ce que être confiante ambitieuse et "act like a man" permet d'obtenir des postes où on a le pouvoir d'agir? Avec pour conséquences de perpétuer ce système basé sur l'excès de confiance et l'ambition.
  • Y a-t-il d'autres manières de faire que celle-là? Une autre manière d'agir plus centrée sur "qui on est" plutôt que "faire comme attendu"? Ce qui potentiellement multiplie alors les façons de penser et d'agir, et d'autant, les réponses à apporter aux sujets complexes qui sont les nôtres ?
Heureusement, Leonoroa Risse, professeure d'économie à RMIT University (Melbourne, Australia) s'est penchée sur la première question, elle a cherché des preuves et ... a juste prouvé le contraire. Etudes et chiffres à l'appui. 
Dans son article sur The Conversation, en toute transparence, elle explicite sa méthode et ses sources, en bonne universitaire, ou juste parce qu'elle a l'habitue d'être contestée et que plutôt que de s'affirmer en parlant plus fort, elle préfère démontrer et justifier tout ce qu'elle énonce.
Elle a cherché à corréler la confiance en soi avec la promotion professionnelle pour les hommes et les femmes.
Les résultats sont surprenants : 
  • pour les hommes, la confiance en soi est effectivement un critère pour obtenir un meilleur job
  • pour les femmes, ce lien n'est pas établi, la confiance ne soi ne permet pas une ascension professionnelle.
Elle va même plus loin dans son étude : l'audace (voire l'effronterie et l'impudence), le charisme et le fait d'être très extraverti sont des facteurs qui favorisent la promotion des hommes. Des hommes uniquement. 
Pas des femmes. Agir en dehors des attendus de leur genre nuit à ces dernières. 
Par ailleurs, si l'excès de confiance est un critère de promotion professionnelle, ça veut  dire qu'à la tête de nos entreprises (et institutions) il n'y a que des gens sûrs d'eux (hommes ou femmes dans une moindre mesure), soit des gens en excès de confiance poussés à prendre des risques, pas toujours considérés. OOn peut légitimement se demander si c'est vraiment ce qui est voulu/attendu/nécessaire?
Elle conclut en disant que la promotion professionnelle devrait plutôt être basée sur les compétences et les capacités (que du bon sens non?) plutôt que sur la confiance en soi et le charisme. Ce qui revient à dire que confiance en soi et charisme n'en sont pas et donc que le système de recrutement mériterait d'être revu et objectivé. S'il faut revoir le système de recrutement, il semble aussi nécessaire de revoir nos milieux professionnels en permettant plus de diversité en entreprise, par exemple.

La question de l'égalité professionnelle n'est pas la question de la place des femmes en entreprise et comment elles doivent s'y prendre pour réussir,  mais bien la question du milieu professionnel et son organisation pour assurer plus de diversité (ie d'autres critères que confiance en soi, charisme et impudence). 

Ce qui m'amène à ma deuxième question, quelles sont les autres façons de faire?
Là, merci encore à une femme, à Arwa Mahdawi, journaliste au Guardian, qui publie toutes les semaines sa newsletter "a week in patriarchy". 
Elle va plus loin : non seulement elle dit que les femmes doivent arrêter de copier les hommes, mais qu'il serait temps que les hommes se mettent (un peu) à agir comme les  femmes. Ici la newsletter en question.
Elle nous parle d'une (sérieuse) étude de deux professeures d'économie l'une à l'Université de Liverpool (Supriya Garikipati) et l'autre l'Université de Reading (Uma Kambhampati) qui ont établi que
  • le nombre de cas de Covid19 est lié au genre du leader du pays (une femme implique moins de morts)
  • les résultats de la crise sont considérablement meilleurs quand une femme dirige le pays
  • les confinements ont été déclarés plus tôt dans les pays où une femme dirige
Preuves à l'appui évidemment, pas uniquement en se basant que les cas de l'Allemagne et de la Nouvelle Zélande mais en comparant des pays similaires en termes socio-demogrpahiques et économiques. C'est ainsi qu'il ressort que les 19 pays dirigés par des femmes s'en sortent bien mieux que ceux qui leur sont proches (rappel : proche économiquement et socio-démorgraphiquement) et dirigé par  des hommes. C'est valable pour le plus proche et pour les 5 autres plus proches.
Plusieurs raisons évoquées par les chercheuses, notamment liées à ce que les femmes ont appris ou introjectées au fil du temps (ie ce qui est attendu d'elles)
  • les femmes ont appris à craindre plus le risque, ou dit autrement à éviter les risques inconsidérés. Les pays dirigés par les femmes ont donc imposé le confinement plus tôt, et ainsi évité la propagation du virus et réduit le nombre de morts
  • les femmes ont aussi appris à privilégier un leadership plus ouvert et plus démocratique : dit autrement elles prennent l'avis d'autres, elles écoutent et se forgent une opinion.
Ce qui est vaguement agaçant là dedans ce sont les caractéristiques prêtées aux femmes et que ceci expliquerait cela. Mais en s'arrêtant juste aux caractéristiques, sans les genrer, il y a matière.

D'où les conclusions que je préfère tirer : 
  • d'abord que l'excès de confiance en soi est un handicap et que la prudence face au risque est un avantage dans la situation sanitaire qu'on connait, c'est à dire dans toutes les situations d'incertitude qui engagent d'autres que nous, en particulier quand la vie est en jeu. Douter, se poser des  questions est une qualité (presque une compétence alors?)
  • ensuite que diriger ne peut pas être un exercice solitaire. S'entourer, consulter, discuter, confronter des points de vues sont certainement un moyen d'aboutir à des solutions ou des décisions plus pertinentes. Encore une fois la diversité des points de vues avant d'agir au nom de tous, même en pensant le faire pour leur bien, est certainement porteuse d'actions plus adaptées.
Des premières pistes pour (re)penser les organisations dans les entreprises, donc.