mercredi 24 mars 2021

Pourquoi faut-il regarder la Chronique des Bridgerton?

 

Le coeur sur la table - Binge Audio

Ce n'est pas pour l'histoire, le plot. Dès le premier épisode, on sait qui est LE couple de la série, et qu'il faudrait toute la saison pour qu'ils soient enfin ensemble (ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants). Il enchaine les clichés, les tensions (sexuelles et belliqueuses - entre les hommes) avec les scènes de sexe là où il faut

Ce n'est pas non plus pour la beauté des acteurs (quoi que le beau héros black ténébreux ça se discute). Mais non, notre héroïne est une blonde fadasse à la voix aiguës, les frères sont passables. Bref pas de voyeurisme dans cette série.

Ce n'est en rien pour l'aspect historique. On n'y apprend rien sur l'histoire de l'époque, censée être sous la régence anglaise au 19ème siècle, ni sur les coutumes et les costumes. Il y a eu suffisamment d'articles sur le sujet relevant les anachronismes et les incohérences vestimentaires : pourquoi un corset alors que les robes ne sont pas cintrées et tombent droit à partir de la poitrine? est une des polémiques. Non résolues à ce jour.

Ce n'est ni l'histoire, ni l'Histoire ni les protagonistes. Alors?

8 épisodes d'une heure. Que j'ai regardés jusqu'au bout. 

Le premier épisode : tard un soir, en me disant que ça me mettrait un fond sonore et lumineux pendant que je lisais vaguement. Un soir où je devais être bien fatiguée, et j'avais besoin d'un lavage de cerveau. 

J'ai froncé les sourcils dès le début : c'est quoi ce truc où il y a des black à la cour d'angleterre ? 
Et à l'écran ça coulait tout seul. J'ai levé le nez de mon livre et j'ai écouté plus attentivement. 
J'ai alors "vu" le scénario. Pas le film, le scénario. 
La Reine est noire, le Roi est fou (blanc), une des femmes les plus intelligentes de la cour est black (c'est la bonne fée), on y admire la beauté des unes et des autres sans se poser la question de la couleur. J'ai eu l'impression d'être la seule à remarquer que les gens vivaient mélangés sans que ça ne semble étonner personne. J'ai même filer un coup de coude à mon iMari à côté pour lui dire "et regarde, il y a des noirs à la cour d'Angleterre! Ce truc est anachronique ou c'est de la science fiction".

Le clou du spectacle (ou la clé) est qu'il aura suffit de "l'Amour" pour faire une société aussi intégrée : parce qu'un jour un roi blanc est tombé  follement amoureux d'une femme noire et en fait sa reine. Et comme par magie, la société est devenu mixte, intégrée, exempte de racisme. (enfin presque : je ne sais plus s'il y avait d'autres communautés représentées comme les asiatiques ou les indiens...). 
Ah le miracle de l'amour! Ce n'est le miracle de l'amour qui est intéressant, c'est notre (ma) réaction au fait qu'il y ait des black dans cette série. A la cour d'Angleterre, bon sang!. Ca en dit long sur ma vision du monde. Dans la rue oui, dans les séries, ça m'étonne. Je le remarque, ça m'intrigue, je regarde jusqu'au bout.

La vraie raison (en plus de la précédente) pour laquelle la chronique des Bridgerton mérite d'être regardée est que c'est une prise de conscience féministe. 
Non, je vous rassure je ne vois pas le féminisme partout.  Il est juste mis en exergue dans cette série par le décalage d'époque. Les mêmes questions se posent encore aujourd'hui pour les femmes. Les mettre dans une série et les transposer au 19ème siècle ne fait qu'un effet loupe.

Si aujourd'hui on a la possibilité de gagner notre vie (ce qui n'était pas le cas à l'époque), est-il possible, acceptable socialement de ne pas se marier? Ou de ne pas vivre en couple? De choisir de ne pas avoir d'enfant? D'avoir des enfants tout·e seul·e? La norme sociale de l'hétérosexualité, du mariage et des enfants laisse-t-elle le choix pour autre chose ? 
Pour moi c'est trop tard (j'ai déja coché toutes les cases : hétéro, mariage et enfants) mais pour nos filles? Pour nos fils? Pour d'autres que nous plus jeunes? 

La question du corps des femmes, du désir, de plaisir, de la maternité... toutes reliées aux hommes (dans la série) et dans la réalité d'aujourd'hui ?
Le choix de penser, d'écrire, d'exister sans homme, sans famille? 

Ce ne sont plus littéralement nos pères ou nos frères qui décident pour nous, mais la norme sociale, notre système patriarcal bien rodé, qui nous donne l'impression d'être libres et égales en toute conscience. Ce sont toujours les hommes, mais de façon plus subtile, moins directe, tout dans l'implicite en nous laissant croire que nous sommes libres.  

Sans revenir à Mona Cholet (sorcières, la puissance invaincue des femmes - où il y a des beaucoup de choses à redire, le style pour commencer, les chiffres ensuite  ...), ce sont des questions où on l'impression qu'aujourd'hui on est totalement libre, on a le choix. Ce qui est probablement un leurre.
Relisons Rebecca Solnit - moins controversée, qui nous démontre que le mariage hétérosexuel est plus sûr moyen de maintenir un système patriarcal. Et que nous y sommes consentantes, plus encore nous pensons que c'est un choix conscient, voulu, et assumé. 

Alors je nous invite à écouter la série de podcast de Victoire Tuaillon "le coeur sur la table " qui révisite la notion de l'amour. Une relation parmi d'autres, mais qui prend le dessus sur toutes les autres, surtout si on parle d'amour hétérosexuel (attention certains épisodes sont crus, voire parlent de violences).
Pour nous ouvrir les  yeux par les oreilles, pour nous montrer ce qu'on ne voit pas directement et qui nous sautent aux yeux chez les Bridgerton.



mardi 23 mars 2021

Il était une Madame Le Carré

 

Jane + David Cornwell = John Le Carré

Je l'ai déja évoqué, dans une autre vie (une deuxième, une parallèle, un nième) je serais espion ou écrivain, ou John Le Carré parce qu'il est - était  - les deux.

John le Carré est mort en décembre 2020, à mon grand désespoir. D'abord ça signifie plus aucun nouveau roman de lui. Plus jamais. Même si ça m'arrange en 2021 parce que je n'aurai pas pu lire son bouquin à sa sortie (une année sans (les hommes). Ca me rend triste. Et ensuite parce que ca veut dire que je vieillis : mes écrivains préférés sont en âge de mourir. Me too.

Il est mort et sa femme, la compagne de tout une vie est décédée en février 2021. Je me suis peu intéressée à la vie de l'homme derrière l'écrivain, je ne savais pas qu'il était marié ni qu'il avait un fils. Le fils est écrivain, de science-fiction. Je ne pourrai pas me consoler de la perte du père avec le fils.

Et le fils a rendu visible sa mère, lui a (re)donné la place qui semble être  la sienne dans l'œuvre du père. Dans un article du Guardian, il raconte le rôle crucial de sa mère, sous "couverture". David Cornwell (le père) écrivait à la main, Jane Cornwell (la mère) tapait les feuillets, mais surtout relisait, discutait avec David, réécrivait, résolvait les énigmes, les manques, ajustait l'histoire. Bref, elle faisait le travail éditorial.
Nick - le fils - écrit "my parents have been defined by the work they did together, and by a working relationship so interwoven with their personal one that the two were actually inseparable."

Elle n'a jamais voulu que cela se sache (nous dit le fils), elle s'est fanné (sic) peu après qu'il soit mort. Ca ressemble à une symbiose, comme on en trouve dans la nature, on vit à deux, on produit à deux, on ne sait pas survivre seul. C'est un peu comme dans cette rubrique du journal Le Monde "je ne serai pas arrivé là si...". David Cornwell ne serait pas arrivé là si Jane n'avait pas été là.

John Le Carré était le travail éditorial d'un homme et d'une femme. Un nom de plume qui cache deux personnes. 
John Le Carré est un homme ET une femme à la fois. 

Merci de le dire. 

PS : en cherchant une photo de John Le Carré (du couple donc), je tombe sur la chronique de Nicolas Demorand sur France Inter qui parle aussi de l'hommage de Nick Cornwell à sa mère, en nommant David Cornwell, "Rockwell."
France Inter : vous pouvez mieux  faire.

lundi 22 mars 2021

Printemps et nouveautés

 
Jardinage 2021

Soleil, température en hausse, mars. Des indices qui chuchotent, prescrivent, se font pressants et hurlent :  JARDINAGE. 

Les étoiles sont alignées ; je suis arrêtée (rien de grave, besoin de repos et mon propre rythme), j'ai du temps. Il fait (relativement) beau. Une copine me raconte qu'elle aussi a été arrêtée, et qu'elle est passée chez Truffaut, a rempli son coffre de plantes et graines, et a jardiné la plupart du temps. Ca m'a fait grand bien, dit elle. L'idée m'a plu, je l'ai partagée avec mon iMari :  "je vais aller chez Truffaut acheter des plantes". Mets les directement au compost, ça rira plus vite a été sa réponse. 
Il me connait (trop) bien, je l'ai trop fait le coup du jardinage : ramener des plantes, se doter d'une quantité non négligeable de graines. Et tout laisser là. Jusqu'à ce que les plantes en pots meurent, les graines périment. Je fais avec les plantes comme avec les livres, les magazines, ou la musique : je ramène à la maison, je mets à disposition et ils finissent par s'en saisir, lire, écouter, dire que ça leur plait ou pas, et prendre le relais ou donner leur avis. 

Ca marche pour la culture. Pas pour celle des plantes. Mais alors pas du tout. 
Rien ne se met en terre tout seul, rien ne pousse tout seul. Quand, par hasard, il m'arrive de planter des choses ou de jeter des graines, je l'oublie instantanement. Elles ne sont jamais arrosées. Ca m'échappe que j'ai mis des choses en terre et que je suis censée m'en occuper. C'est un miracle que j'ai pu garder en vie 3 enfants, vu mon comportement avec les plantes.
Peu importe, j'ai récidivé. J'ai fait le plein du printemps : pensées, jacinthes, primevères, myosotis, hortensias, framboisiers, des trucs avec des noms bizarres, des plantes aromatiques, un (seul) pied de tomates car je trouve que c'est trop tôt dans la saison, un pied de concombre, des graines de légumes (aubergines, courgettes, et potiron même si ça pousse tout seul souvent directement provenant du compost).

Et j'ai tout planté. Comme une intello. 
C'est à dire en passant plus de temps à faire le plan du jardin sur une feuille banche, avec des feutres, un petit code couleur, un carnet où je note les trucs (je ne me rappelle jamais s'il faut mettre les aubergines avec les haricots ou avec les tomates)... 
Je suis obligée de consulter mon iAdoe car elle est fait aussi des plantations (qu'elle arrose, qui poussent, qui donnent des salades en mai, des radis pour l'apéro et des fraises peut-être cette année). On se partage le territoire. Moi je fais le plan des plants, je plante ce qu'elle me laisse comme bouts de terre pour mes expérimentations (qui manquent de suivi malgré le carnet). 
La bonne nouvelle est que j'ai tout mis en terre, rien au compost. 
J'ai même de nouveau essayé les semis. L'année dernière, certains sont morts de soif, d'autres n'avaient pas assez de terre (j'ai oublié de les repiquer au bon moment). Et comme nous n'étions pas là de tout l'été un grande partie de notre récolte a séché sur place. J'ai directement fait des bocaux de tomates séchées. 

Autre nouveauté du printemps, je me suis inscrite et j'ai participé à une formation de Noustoutes.org sur les violences sexistes et sexuelles (niveau 1). Noustoutes est une association activiste, animée par Caroline De Hass en tête de pont
C'est gratuit, c'est en ligne c'est à des horaires compatibles avec un job à temps plein. C'est militant aussi, et c'est surtout utile à la prise de conscience. C'est bien fait : les définitions, les chiffres, comprendre le processus de violence, que faire quand une femme (victime)  nous en parle...
Je n'ai pas forcement découvert beaucoup de choses, quelques points clés pour le mettre en lien avec ce qui se passe en entreprise : la différence entre violence et conflit, la médiation comme solution au conflit mais pas à la violence...

C'est surtout utile pour mettre les choses en lien, et s'initier au phénomène. Cette première séquence me laisse sur ma faim sur comment agir (mais ce n'était pas le but de la formation).
En attendant de pouvoir m'inscrire au niveau 2, Je me suis inscrite le mois prochain à la formation sur la culture du viol niveau 1. Je m'attends à plus de prise de conscience. Je mesure après avoir lu "le sexisme, une affaire d'homme" de Valérie Rey Robert, à quel point nous en sommes imprégné·es, et que nous ne voyons pas toujours ce qui devrait nous choquer.
Dans leur "catalogue", il y a aussi une histoire des violences et éduquer à la non violence

C'est un sujet lourd, il est préférable de l'associer au jardinage pour compenser.


vendredi 19 mars 2021

D'autres que moi

dans la newsletter "the audacity"


D'autres que moi font des expériences littéraires. Et en parlent. 

C'est une autre, que j'ai croisé en lisant The Guardian en ligne. Elle en a fait un site, carrément. C'est une galloise, qui vit à Melbourne, elle s'appelle Sophie.

Son expérience est d'explorer l'écriture féminine (de la littérature surtout, mais aussi des essais) dans tous les pays. TOUS les pays. Elle lit donc depuis 3 ans des livres écrits par des femmes, un titre de chaque pays, soit 199. Son choix est plus large que strictement la notion de pays, plus un choix de culture ;  elle a inclus un titre du Tibet par exemple (et d'autres qui ne sont pas "politiquement" des pays). Elle a sélectionné les titres d'après des recommandations de lectrices·eurs (on peut s'interroger sur Françoise Sagan pour la France), et ensuite raconte comment elle s'est fourni les livres, ce qui semble aussi être une démarche en soi que de récupérer des traductions.  
 
Son site Readingwide est clair, simple, et ses revues ont un air scientifique (ou du moins sérieux): elles sont organisées selon un même modèle - ce que je trouve admirable et que j'envie tout en me demandant si j'en serais capable. 
Une rubrique nutshell ("en un mot") : le pitch du livre, de quoi ça parle. 
A line  : une citation. J'adore les citations, je note celles que j'aime, je les partage, et c'est souvent parce que j'ai des lignes à partager que j'en viens à parler d'un livre. 
An image : une image qui lui reste du livre, une impression visuelle, une scène, ou ce qui lui vient. 
A  thought : une pensée à partager suite à la lecture, parfois une émotion plus qu'une pensée. C'est son vécu qu'on a là. 
Et enfin a fact : un fait issu de la lecture, ce que ça lui dit, ou juste un truc à dire sur le livre. 

En lisant le contenu de chaque rubrique j'en conviens ça n'a rien de scientifique, d'autant qu'on y écrit ce qu'on veut, y compris des sentiments dans la rubrique fact : constater des sentiments qu'une lecture produit, c'est bien un fait non? 
Bref, je pourrai m'inspirer de cette façon de faire pour ma liste de lecture "d'une année sans (les hommes)", en créant mes propres rubriques. Un test de Bechdel pour la littérature? Une évaluation de l'apport à la cause des femmes de chaque bouquin? L'idée nouvelle / la représentation nouvelle que j'ai acquise? ... J'élabore bien des grilles de lecture pour mes clients quand je leur apporte du contenu je pourrai imaginer la même chose pour me lectures d'autrices de cette année. Que cette expérience "une année sans (les hommes)" devienne presque une étude socio-scientifique, ou scientifico-sociologique. 
J'en ris d'avance, c'est d'abord une lubie, engendrée par un ras-le-bol général. Une lubie qui fait sourire mon iMari, amuse mon Iadoe, indiffère l'iAdo2, et questionne iAdo3, et qui au final génère qu'eux aussi se rendent compte - tout de même-  qu'il y a beaucoup (trop) d'hommes partout.

Une autre, plus connue, a créé the audacious book club. Roxane Gay (dont j'adore Bad Feminist) a lancé en début d'année sa newsletter the audacity et son cercle de lecture. Ca fait partie des bonnes choses sur lesquelles j'ai fini l'année. Sa newsletter est gratuite, inscription ici, et il y a plusieurs niveaux d'engagement, payants, le cercle de lecture l'est, il donne accès à des discussions en ligne entre lectrices·eurs et avec les autrices·eurs. 
Elle a publié sa liste de lectures pour l'année, son critère  : les écrivain·es américains sous-représentés. Beaucoup de femmes dans les 12 titres (2 auteurs hommes, d'après les prénoms), des blacks et certainement d'autres cultures, des transgenres et d'autres encore. Quand j'ai regardé la liste, plongé dans les résumés, j'ouvrais des histoires et des espaces inexploirés, pour moi. Connus peut-être, mais pas encore explorés. Du coup, j'ai eu envie de tout lire. 
Je crains que rien ne soit traduit en français (ou peu, ou pas tout de suite), aussi il y a un coût d'entrée, un peu comme Sophie dans l'expérience précédente, trouver le livre en France (sans passer par Amazon), le lire en anglais, comprendre toutes les nuances et y prendre plaisir. Explorer des espaces nouveaux dans une langue qui n'est pas ma langue maternelle... vive l'aventure. 


samedi 6 mars 2021

Une année sans - la liste des 14 premiers, pour donner envie

Miho Kajioka - As it is  (exposée à la Galerie Polka)

 Ici la liste "avec" de l'année sans (les hommes) :

  1. Louise et Clem de Julia Glass
    • Toujours agréables à lire ses romans. Les premiers sont  moins denses que les derniers sortis, mais c'est comme un bon thé au coin de la cheminée : jamais décevant.
  2. Chavirer de Lola Lafon. 
    • Elle a surfé sur le thème tendance "abus sur mineurs" et c'est tombé à côté. Ca ne touche pas, et c'est moins bien écrit qu'un fait divers dans 20minutes. Elle donne l'impression de n'avoir pas instruit le sujet ; comme si c'était une rédaction donnée au collège et écrite dans le week-end sans faire de plan.
  3. Souvenirs du futur de Siri Husvedth
    • Passez cet écrit que je ne saurai lire. SH n'est pas loin d'être une de mes autrices préférées, mais ce truc-là, de sortir ses vieux carnets et de les commenter.... Ce n'est pas de l'entre-soi, c'est de la complaisance. Elle a mieux, et plus à dire qu'à se regarder le nombril, en s'apitoyant vaguement sur son sort de jeune fille.
  4. Le coeur battant de nos mères de Britt Bennet
    • C'est une histoire alambiquée de l'Amérique noire. Je n'arrive pas à savoir si j'ai aimé ou si ça m'a semblé insipide, convenu, un peu trop classique. C'est tout de même cette autrice qui a écrit "je ne sais pas quoi faire des gentils blancs". Mais son roman n'a pas laissé de traces chez  moi.
  5. Le sexisme : une affaire d'hommes (essai) de Valerie Rey-Robert
    • Indispensable à lire pour comprendre notre culture patriarcale dont les hommes sont aussi les victimes, d'une façon violente. Indispensable pour déconstruire comment on se construit aujourd'hui en tant qu'hommes et femmes dans notre société et que la liberté de genre est pour l'instant un leurre.
  6. La familia grande de Camille Kouchner
    • au déla du retentissement médiatique parce que ce sont tous des gens connus (elle est elle- même la compagne du président du journal Le Monde), c'est  l'histoire d'une emprise familiale, et du chemin pour s'en affranchir.
  7. L'égalité sans condition (essai) de Rejane Senac
    • Indispensable pour décoder le semblant du neutre et l'exclusion qu'induit la notion de fraternité et d'universel. Ce livre fait partie du kit de base pour croire, comprendre et agir pour l'égalité.
  8. Fugitives d'Alice Munro
    • Un recueil de nouvelles, du bon Alice Munro
  9. La trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot
    • Comme parfois les québécois nous surprennent, ce livre en est une, de surprise. Plutôt bonne si on ne se choque pas facilement. Des personnages qui se croisent; qui ont de liens et des relations entre eux, où le genre se trouble, la sexualité est une affaire de sexe et pas d'orientation sexuelle, et l'amour encore autre chose. Là où nous, français de ma génération, alignons encore toutes ces notions, en essayant de les classer. A la lecture de ce roman, on oublie le classement, on oublie la morale tant qu'il n'y a pas de dommages. Prudes s'abstenir.
  10. Deux ou trois choses dont  je suis sûre de Dorothy Allison
    • voir le post de la semaine dernière.
  11. Les joies éphemères de Percy Darrling de Julia Glass (encore)
    • J'avais envie d'une valeur sûre et réconfortante
  12. La face nord du coeur de Dolores Redondo
    • Entre l'Espagne et la Louisiane. Ce qui est regrettable c'est que ce roman policier adopte tous les codes des durs du FBI, même l'enquêteuse est stéréotypée. Ce qui est bien, c'est que je suis allée voir sur internet des photos du bayou et de la Nouvelle Orléans.
  13. Nos premiers jours de Jane Smiley
    • Le premier de sa trilogie américaine. Une valeur sûre, dans l'esprit de son roman plus connu "l'exploitation". Si vous aimez les paysages, le soleil et le labeur  de "Osage County", c'est le bon roman
  14. La trajectoire de l'aigle de Nolwenn Le Blevennec (cf le post précédent) 
Il faut que je trouve le #15 maintenant.

Une année sans - #14

une année sans 


 3 mois. 14 livres. Tous écrits par des femmes. Des romans, des essais, des récits, un polar. Sur tablette, en papier. C'est l'année sans les auteurs. Que des autrices dans mes lectures. J'ai exclu les BD, j'en lis peu et surtout des trucs de femmes (parce qu'elles sont drôles, ou graves, ou les deux). Et que Cosey ne publie plus.

C'est pas si difficile en fait. La première semaine m'a faite hésiter, quand dans la libraire de Villars de Lans, j'ai pris sur la table du présentoir, 2 romans qui me donnaient envie d'après leur quatrième de couverture. Et que j'ai du laisser à leur sort (c'est à dire qu'ils ne croiseraient pas le mien) car hors critères. Depuis ça ne m'arrive plus. Mon regard glisse. Parfois le prénom ne dit rien du genre de l'auteur, je lis la 4ème, je cherche une photo, et le repose si ça ne va pas. Même pas tentée. Sevrage réalisé.  

Je prends conscience que mon éditeur préféré  - Gallmeister - avait peu d'autrices dans les nouveautés de de ce début d'année. Conséquence collatérale de mon choix, ils auront moins de dépense de ma part cette année. Too bad. 

Est-ce que j'aurai lu celui ça sans mes critères? Je ne sais. Probablement oui. Conseillée non pas par Lire Magazine Littéraire, mais par une activiste féminine. Ce n'est pas un roman féministe. C'est surtout l'histoire d'une addiction à un homme, à une relation plutôt.

C'est un premier roman, d'une journaliste. Ecriture dynamique, tonique avec des associations d'idées et de rebonds dont je pourrais jalouse si je ne les adorais pas et me marrais pas à chaque lecture.

"J'ai passé un certain temps de notre vie commune à lui décrire le bourdon monstre que me procurent les courtes vacances dans les villes européennes. Je me méfie du revêtement intérieur en plastique des avions. De la structure psychique du pilote. Des variations du moteur. Je hais déplacer certaines affaires pour si peu de temps, l''exhaustivité des guides, les transports en commun étrangers. (...).

Ce n'est pas qu'une histoire de goût. Le week-end européen déclenche aussi des symptômes d'anxiété. Dès le démarrage du taxi, j'ai la sensation d'être un point lumineux qui avance su une carte. Je suis submergée par des images dépressives qui ressemblent beaucoup à celles de mon symptôme prémenstruel. Trois jours avant mes règles, j'ai l'impression, quand je me déplace, d'être une fourmi de taille moyenne."

C'est une histoire qui prend aux tripes, cette addiction qu'elle a pour ce gars, qui est son amant quelques temps. Lui a surtout un ego immense, il aime qu'on l'aime. Vue d'ici, le relation est toxique, à sens unique. Une relation au frontière de la folie et de l'emprise, de celle une relation qu'on peut avoir adolescent quand on pense que c'est si intense qu'on pourrait s'y engloutir corps et âme et qu'on ne parle que de ça.  Une relation de celle où moins tu en fais, plus tu attaches l'autre. De celle où l'idée de la relation est plus importante que la relation. On n'en parle plus qu'on ne la pratique. 

Elle en parle divinement bien, elle se rend compte  - sa psy le lui dit - qu'elle touche les limites de la volonté : vouloir ne suffit pas à faire. Ca finit comme ça commence, drôlissime. Positif, enthousiaste et fantasque. 

Il a dit "maintenant que j'ai ce projet à terminer, je n'ai plus de temps pour t'aimer". Et "Sauve ton cul."

Je peux lui faire un reproche, toutes ces citations, toutes ces références sont masculines. Que ce soit ses auteurs de prédilection ou les personnages de fiction qu'elle évoque : que des hommes (à l'exception de Iris Murdoch).

C'est le #14.  
De ma liste de lecture débutée fin décembre, une année sans les hommes comme auteurs que je lirai.


dimanche 28 février 2021

Deux ou trois choses...

 ... dont je suis sûre -  Dorothy Allison 


Dorothy Allisson
2 grands romans, à son actif : L'histoire de Bone et Retour à Cayro, publiés dans le années 1990, comme celui-là, mais tout dernièrement traduit aux Editions Cambourakis.

C'est une femme de combat, contre les violences et abus faits aux femmes et activiste lesbienne des premières heures. C'est une amie à moi qui m'avait fait découvrir Bone, j'avais été très touchée à l'époque. J'en ai repris la lecture récemment, sans aller au bout. Je l'ai trouvé  trop dur.

Le récit Deux ou trois choses dont je suis sûre est une prise de recul, sur sa vie, son histoire et celles des femmes de sa famille, l'écriture, comment s'aimer soi même, devenir résiliente (ou affranchie comme dit Camille Kouchner), avec des photos, entre le journal intime et la conversation avec soi-même.

"Je suis raconteuse d'histoires. je vais travailler jusqu'à ce que vous finissiez par me croire. Lancer d'abord des trucs véridiques, puis changer quelques détails et ajouter la certitude du scandale. Je sais l'utilité de la fiction dans un monde de dure réalité, et comment la fiction peut être une vérité plus dure encore."

Quelques choses dont elle est sûre : 

Deux ou trois choses dont je suis sûre, et l'une d'entre d'elles est la signification de savoir aucune autre version aimée de sa vie que celle que l'on se construit.

Deux ou trois choses dont je suis sûre, et l'une d'entre d'elles est tout le temps que ça prend d'apprendre à s'aimer, tout le temps que ça m'a pris, et tout l'amour dont j'ai maintenant besoin.


dimanche 21 février 2021

Et au troisième jour vint l'élégance

En montant à Libouze

Cette crise sanitaire nous aura poussés à innover. Chacun à sa façon. 
Pour moi, ce fut le ski de fond à Noël. Le skating en février.
Pour quelqu'un comme moi élevée au ski alpin matin midi et soir, mercredis, samedis, dimanches et vacances scolaires, le ski de fond est une sous-catégorie à peine nommée, inenvisageable, indigne, au point que je n'en ai jamais fait ici, chez moi. Et jusqu'alors je ne connaissais d'ailleurs personne qui pratiquait. Mais c'est comme beaucoup de choses (des drôles et des moins drôles) quand tu commences à en parler, tu te rends compte qu'il y a beaucoup qui pratiquent (plus ou moins en secret!).

Quand il a fallu nous y mettre en début de semaine, je ne savais ni où louer le matériel, ni où se rendre pour pratiquer. J'ai fait comme tous les touristes, j'ai pris la brochure Champsaur/Valgaudemar, guide pratique de l'hiver 2020/21. Pas de ski de skating en location chez ma copine (là où on loue le matériel qu'on n'a pas, comme le snowboard pour le dernier iAdo, les chaussures pour le 2ème qui grandit trop vite), forcement c'est ma copine, biberonnée au ski alpin. 
La vallée a été dévalisée en skis de skating. Nous avons pris les derniers à moins de 10 kilomètres à la ronde. L'iMari a du aller plus loin pour trouver les siens, plus grands et deux jours après. 

Skating comme son nom l'indique veut dire patiner. C'est le mouvement de base. 
Avec des longs skis aux pieds, des longs bâtons aux mains, un équilibre à trouver et l'endurance à tenir. Ca a l'air si facile quand on regarde.
Surtout quand on voit des personnes âgées - bien plus que nous - nous doubler sans effort, avec des gestes doux et amples, s'enfiler les côtes en ralentissant à peine le rythme. Un vieux monsieur m'a même donné des conseils. Que j'ai pris, très utiles.
Ca a l'air si facile que c'en est humiliant de se faire dépasser, alors qu'on souffle, qu'on transpire, qu'on y met toute son énergie et qu'on s'écrase dans la neige au milieu du groupe (à l'arrêt) qu'on essaie de dépasser.
Un autre apprentissage encore que le ski de fond à Noël. Comme un jogging glissant, la technique en plus.
A mon âge! Je mesure combien c'est difficile d'apprendre une nouvelle discipline. Mon corps n'a jamais beaucoup obéit à mon cerveau, alors à presque 50 ans, encore moins (ou c'est le cerveau qui donne des consignes moins claires?).
Les premiers jours ont été une longue agonie d'essais loupés, de chutes humiliantes, dans un bain de transpiration. 
Au deuxième jour, je me suis équipée un peu différemment de ma tenue de ski alpin - anorak et pantalon de ski chaud - qui me créait mon propre sauna portatif. Le fuseau des années 80 revisité, une veste de randonnée, les gants légers (marque Décathlon pour je-ne-sais-quel sport) ont fait l'équipement léger adapté à l'effort. 
Le deuxième jour, je n'étais pas plus dégourdie, mais j'étais moins transpirante. Je suis d'ailleurs moins tombée, je ne sais pas s'il y a un lien de cause à effet.
Au troisième jour... ah le troisième jour, j'ai compris un truc, et j'ai commencé à sentir ce fameux mouvement du pas du patineur, et à l'enchaîner... parfois.
Au troisième jour, vint l'élégance, il ne fallait pas la louper, mieux valait ne pas cligner des yeux à ce moment là.
Au troisième jour, j'ai eu très soif. J'ai fait une chose que j'ai du faire trois fois dans ma vie : j'ai mangé de la neige. Je me suis rincé la bouche histoire de me rafraichir, j'ai recraché le reste. 
Le lendemain ne fut pas le 4ème jour. 
Le lendemain, je suis restée au fond de mon lit à me tordre le ventre, toute la nuit et une grande partie de la journée. Je suis sortie de mon lit vers 15h. Pas d'élégance aujourd'hui. 

Le quatrième jour j'ai peaufiné ma technique, et je devenais crédible sur des petites distances, j'ai même grimpé des côtes non ridicules. Je ne suis pas tombée, je me suis même amusée. 
J'ai observé les Elégants qui avançaient à toute allure sans effort, et j'ai taché de faire de même. Je me suis effrayée à aller plus vite que ce que je pouvais maitriser, je me suis surprise à aimer ça.
J'étais moins suante et plus gracieuse.

Au cinquième jour, notre parcours était de seize kilomètres, huit en montée - pas toutes à fond, parfois on escaliers! -  autant en descente. Je sais patiner avec et sans bâtons, quand je papillonne à regarder le paysage je manque de tomber, et si je vais trop vite, je m'affole. Je n'en suis pas à patiner à la descente.
Au cinquième jour, je me dis que peut-être, même sans covid, je referais du skating, parce que c'est un moyen de promener avec élégance, d'être DANS le paysage de neige tout en étant discret. 
Elégance et discrétion. C'est tout.


mardi 16 février 2021

Douceur au coeur de l'hiver

Les Forests - février 2021

Un corps me fut donner - pour quelles fins?

Ce corps qui est un seul, tellement mien.

Ce bonheur serein, vivre et respirer,

Qui, dites-moi, dois-je en remercier?

Je suis le jardinier, la fleur aussi,

Au cachot du monde, point seul ne suis

Mon souffle, ma chaleur ont embué,

Déja la vitre de l'éternité.

Si, du dessin s'y incrustent les traits,

L'instant d'après nul ne les reconnait.

Que de l'instant s'écoule la buée!

La chère esquisse n'en sera brouillée.

Pablo Neruda - 

                                                                            Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée


dimanche 31 janvier 2021

Les femmes lisent et les hommes en parlent

 
Collage du dimanche soir

Les lecteurs sont des lectrices. Le lectorat de Lire magazine littéraire  (Baptise Liger, rédacteur chef me l'a écrit dans sa réponse à mon courrier) est majoritairement féminin. En 2017, une étude montre que les lecteurs sont à 70% des femmes. Elles achètent des livres, elles vont à la bibliothèque, elles se les passent entre elles (j'adore passer à une copine un livre que j'ai aimé), elles en offrent (90% des cadeaux que je fais).
Et pourtant les émissions phares à la télévision sont animées par des hommes. Pas étonnant qu'ensuite la sélection est majoritairement  des romans ou des ouvrages écrits par des hommes.

En faisant du  rangement, je suis (re)tombée sur un dossier de Lire magazine littéraire publié en octobre 2020 : "en plein dans le PAF", comment les livres sont promus par les médias au travers des émissions.
Le point central de ce dossier est que depuis la disparition d'Apostrophes rien ne va plus : "trente après sa disparition Apostrophes fait toujours figure de paradis perdu". Ah le paradis perdu offert par Bernard Pivot.

N'oublions pas que Bernard Pivot a reçu plusieurs fois (10 fois) Gabriel Matzneff au sujet de ses romans racontant (et faisant l'apologie de) ses relations sexuelles avec des mineurs (dont Vanessa Springora). Il n'a pas pris parti quand dans l'émission où il y avait Denise  Bombardier, celle-ci s'est insurgée sur les propos de Matzneff. A voir ici la séquence. 
C'était en 1996, la loi était claire sur les relations sexuelles avec des mineurs, mais au nom de l'art, "de la littérature" (a-t-il dit l'année dernière) Bernard Pivot le recevait dans son émission.
N'oublions pas non plus que le même Bernard Pivot s'est fendu d'un tweet en parlant de de Greta Thunberg : 
"Dans ma génération, les garçons recherchaient  les petites Suédoises qui avaient la réputation d'être  moins coincées que les petites Françaises. J'imagine notre étonnement, notre trouille, si nous avions approché une Greta Thunberg..."
Ce sont les paroles d'un monsieur de 85 ans à propose d'une jeune fille de 16 ans.

Alors "le paradis" d'Apostrophes n'est pas perdu pour tout le monde. Et visiblement, les femmes s'en passeront, et notamment les jeunes. Voire même nous nous en porterons mieux, puisque c'est nous qui lisons. 

Pour autant, qui nous parlent de livres à la télévision ou la radio ? 

Citées dans Lire, quelques grandes émissions, avec la photo de leurs animateurs. Tous des hommes.

La Grande Libraire de François Busnel. C'est celle que j'écoute de temps en temps, en podcast. Je l'écoute selon les invités, les thèmes. Il a un avantage ce François, il est le compagnon de Delphine de Vigan (sacrée écrivaine) et un copain de la Grande Sophie ("Martin, est-ce que tu viennes demain?". Il est aussi à l'origine de la revue America (RIP), magnifique revue, bonheur à lire. J'ai découvert des auteurs, de romans avec cette revue. Mais. Oui, il y a un mais : America est dominé par des interviews d'hommes, à croire qu'aux USA il n'y a que des écrivains homme. Il y a un deuxième mais. Il remercie son équipe de tournage, ceux avec qui il travaillent depuis si longtemps (20 ans je croie). Ils sont quatre. Quatre hommes. 
 
Boomerang par Augustin Trapenard sur France Inter. Il est chouette Augustin, c'est pas le sujet. Il a même reçu un prix pour son engagement dans l'égalité Homme/Femme dans son métier. Incroyable, on donne des prix aux hommes pour ça?  

Fréderic Taddei pour Interdit d'interdire. ce monsieur que je ne connais que de nom, anime d'autres émissions sur d'autre radios... Bref  il truste les ondes. Avec plus ou moins la même sélection tout du long.

 Jerome Garcin pour le Masque et la Plume (France Inter). Je ne peux rien en dire, je n'écoute que lors de retour de congés en voiture. Jerome Garcin m'ennuie, comme ses livres.

Dans l'article de fond, sont citées quelques femmes tout de même dans Télématin, ou Claire Chazal sur France 5. Deux femmes. Deux émissions animées par des femmes pour parler de livres.
Et ça continue, quand on cite France Culture (encore deux hommes pour La salle des Machines de Matias Enard, la Compagnie des auteurs de Mathieu Garrigou-Lagrange), chez RTL c'est aussi un monsieur livres qui anime deux émissions à lui tout seul.

C'est désolant. Je suis abasourdie. Je comprends pourquoi finalement je ne regarde pas la télévision ni n'écoute trop la radio. Ma cueillette de lecture est trop sporadique parmi tout ça. 

A quand une émission littéraire animée par une femme?

dimanche 17 janvier 2021

Sexisme ordinaire au bureau

C'est un long chemin glissant

Nous sommes lundi matin, en réunion Teams ce qui est devenue la norme dans l'année, et toutes les semaines (autre nouvelle norme qui me coûte et me saoule). Je suis avec mes 5 associés, des mâles blancs, quinquagénaires, hétérosexuels, en couple, tous en deuxième union (mariage ou pas) et les 2 plus vieux (51 et 56 ans) avec des femmes beaucoup plus jeunes (15 et 20 ans de moins). 

Je crois que je ne l'ai jamais formulé comme ça. Et ça me fait un choc. C'est ça mon environnement professionnel? C'est avec eux que je commence mes semaines, tous mes lundis. Ca manque de diversité. Régulièrement  je me dis que j'aime mon boulot, mes clients, que je trouve leur compagnie plus agréable que celle de ma boite, et pourtant il m'arrive de me demander ce que je fais encore là. Un malaise dont je n'arrive pas exactement à formuler. Je crois que je tiens une piste.

Donc lundi matin. On passe sur le fait que je suis la première à me connecter, toujours à l'heure. 

On passe aussi sur le fait qu'ils se racontent des trucs entre eux sur leur week-end, sur leur vie, ils font des blagues. Je serai incapable de dire de quoi ils parlent pendant les premières 5 mn. Je n'écoute pas, je ne participe pas, et on ne me demande jamais rien dans cette séquence. C'est encore plus facile d'être invisible à distance.

On passe aussi sur le fait qu'ils parlent beaucoup, chacun, sur tous les points qu'on a à voir. Ils ont toujours tous un truc à dire. Ces mecs doivent être géniaux, et je ne m'en rends pas compte.

On passe aussi sur le fait que j'ai du hausser le ton  quand on m'a coupé la parole alors que je n'avais pas fini. J'ai du dire plusieurs fois à la suite "j'aimerais bien finir", crescendo pour à la fois terminer ma phrase et dire mon 2ème point. On note que je n'ai pas dit "ta gueule j'ai pas fini", "ni laisse loi finir" mais juste  que j'aimerais bien finir ma phrase (au conditionnel tendance futur tout de même)

On passe aussi sur le fait qu'ils reprennent régulièrement les points des uns et des autres :  "je suis d'accord avec Kevin", "comme l'a dit Raoul", "dans la poursuite de ce qu'a dit Gaston"... C'est assez étonnant. Comme je m'ennuie beaucoup dans ces réunions, je vais compter ça demain : le nombre de fois où ils se citent les uns et les autres. C'est pernicieux, car quand je veux  faire passer une idée qui n'a pas été dite, je commence comme ça aussi "tout à fait d'accord avec Titi, et d'ailleurs....". Je dis rarement que je ne suis d'accord, je l'ai testé dernièrement, frontalement. Ca n'a eu aucun effet.

Une fois qu'on est passé outre tout ceci - je me rends compte que c'est déjà beaucoup, en vrai je suis déjà à saturation à 10h le 1er jour de le semaine -  on arrive à ce que je voulais vous raconter.

People review : c'est le moment où on fait la revue des consultants  selon notre référentiel de compétences (pas trop pourri le nôtre si on prend la peine de l'utiliser vraiment), chacun donne son point de vue en fonction des 4 cadrans du référentiel. Arrive le tour d'examiner le cas de Jennifer, qui est est la compagne d'un des associés (pas n'importe lequel : le Président fondateur). Et oui! Sinon ce serait trop simple. Donc ce monsieur, grand seigneur, propose de se déconnecter pour que nous fassions cette évaluation sans lui :  
  • ca depend ce qu'on évalue! dit le 1er
  • Rires. 
  • Il faudrait alors un 5ème cadran! dit le 2nd
  • Rires et considération sur le 5ème cadran.
Je suis atterrée. Mon micro est coupé, mon coeur bat à 200 à l'heure, j'ai l'impression d'avoir reçu un coup sur le plexus, je suis à bout de souffle.
J'ai été incapable de dire quoi ce soit sur le moment. 3 des gars ont participé à la blague, on rit comme si de rien n'était, y compris celui dont la compagne était évoquée. Les 2 autres, micro coupé, n'ont pas réagi  : je ne sais s'ils ont ri, s'ils étaient choqués. Pas de commentaires.
Banal. 
L'échange était banal.

J'ai mis la journée à digérer le truc et le soir j'ai pris mon téléphone  et j'ai fait le tour des 3 blagueurs.

Le premier qui anime la réunion : "oui c'était relou, on est trop nombreux  pour faire ce genre de blague". C'est une blague? Non, ce n'est pas une blague. C'est un propos sexiste et irrespectueux envers une de tes employées. 
Trop nombreux? Ca veut dire que si on est une petite boite on pourrait faire ce genre de commentaires? Dur. Mais je n'ai pas argumenté. Contente déja qu'il soit d'accord et qu'il dise qu'il fallait qu'"on" arrête. Pas moi. Vous.

Le deuxième - celui de la première repartie "ça depend ce qu'on évalue" - m'a écouté puis m'a dit "bonne soirée" et il a raccroché. C'était l'Antarctique sur les ondes.

Le troisième - celui  dont c'est la compagne dont on parle - m'a fait un discours avec des drôles d'arguments, peut-être des menaces (mais je ne sais pas à qui elles étaient destinées), bref une réponse embrouillée mélange de haine "c'était un rire félin", de rancoeur "ça fait 5 ans que je ris de ces remarques" et de généralité "dans cette boite on traite mal les femmes". Mais c'est TA boite, c'est TA compagne, c'est Toi  qui a le pouvoir  ici. Mais il m'a remercié d'avoir dit ce que j'avais à dire. Ouf.

Et c'est moi qui dis. Pas assez souvent, j'en conviens. Je commence comprendre pourquoi  je  rêve si  souvent de créer ma propre boite (si j'avais 10 ans de moins...), et pourquoi je fantasme de la créer avec d'autres femmes - presque uniquement.

Demain c'est lundi. Le premier lundi depuis la blague. Haut les coeurs.

Compter #3 : réponse du magazine qui fut un jour mon preféré

Contre jour au Parc de Sceaux

Le 22 décembre j'ai écrit au courrier des lecteurs de Lire Magazine littéraire, agacée par le numéro  de décembre les 100 livres de l'année.  J'ai publié ici (et sur Linkedin une version un peu édulcorée) la lettre que je leur ai adressée.

J'ai reçu un réponse du "rédac chef", Baptiste Ligier le 25 décembre à 16h12.

D'abord, je n'aime pas ses éditos, je les trouve mous, et sans intérêt, d'une certaine manière ils ne retracent que le sommaire... Faire un édito est un art, au delà du sommaire et de l'air du temps, il fait donner le fil rouge du magazine, les choix faits et parfois "problématiser". Peu d'éditos valent la peine. Ceux de François Busnel, quand il était à la tête de Lire  - étaient des pépites... Et  depuis son départ, je lis évidemment América (et il a ya a dire sur le traitements du  sujet homme/femme dans ce magazine aussi!), mais surtout les grands thèmes de Lire sont devenus beaucoup moins interessants (qui s'intéressent aux animaux de compagnie des écrivains?).

Je sais, je râle, mais c'est tout de même le rédacteur en chef qui répond. Le jour de Noël. Ca m'interroge aussi. Que ce monsieur n'ait rien de mieux à faire le jour de Noël que de répondre à une lectrice agacée m'interloque. Tout le monde n'est pas obligé de fêter Noel, nous le fêtons nous-mêmes d'ailleurs d'une façon qui nous est propre et en dehors des sentiers battus de ce qui s'impose comme "traditionnel". Ce jour est tout de même un jour férié, n'a-t-il pas mieux à faire ? Comme par exemple lire des livres écrits par des femmes (je lui en dresse une liste si besoin!).

Il n'a pas pu s'en empêcher. Il n'a su s'empêcher de rien. Et pourtant ça commençait bien.

Me proposer de m'envoyer "quelque chose qui devrait me faire plaisir" a été son premier faux pas, avec moi du moins. S'il voulait vraiment mer remercier, il a mon nom et mon  prénom, ça doit être très simple de récupérer mon numéro d'abonnée et mon adresse et d'envoyer ce qu'il veut sans l'annoncer. 

Et ensuite il s'est justifié. En trop de points.

En détaillant d'abord tout le reste du magazine : "mais enfin Monsieur, je sais lire. j'ai lu le reste, j'ai  tout lu ce que vous mentionnez". Camille Laurens (trop conventionnelle pourmoi), et Enid Blayton (trop caricaturale), et j'adore la chroniqueuse qui suit qui explique pourquoi elle déteste Le club des 5.

En expliquant que d'autres que moi (lectrices) se mettent en colère quand il y a trop de femmes mises en avant "Monsieur, c'est à cela que sert un édito, à expliquer les choix. Mais j'en conviens  pour que les gens lisent l'édito, il faut qu'il ait du relief". Je n'ai pas lâché la lecture de l'édito, j'en commence toujours la lecture, et je vais au moins jusqu'au 1er paragraphe, parfois plus loin, rarement jusqu'au bout. Insipide, je m'y ennuie, autant lire le sommaire.

En disant que son métier est compliqué entre les retours des lectrices et la composition de la rédaction "Monsieur, c'est exactement votre job. Je vous dois cependant de reconnaitre qu'au moins vous y réfléchissez."

Je crois qu'au final, même si ce n'est pas la réponse que j'aurai aimé recevoir, sa lettre m'a faite sourire, surtout la fin un peu en vrac, pas très organisée dans ses arguments (un peu comme ses éditos),  un peu comme quelqu'un qui fait une conversation, sans réfléchir à son papier. Ca a le mérite d'un minimum d'authenticité, du gars un peu pris au dépourvu, et qui tente quelque chose. 

J'ai donc réfléchi à une réponse qui m'aurait plu. Elle aurait été plus courte, sans justification aucune, et aurait dit ce qu'il faisait de mes questions : comment ça l'interpellait, qu'est-ce que ça posait comme sujets chez eux : dans leur organisation, dans les équilibres  entre les deux rédactions, dans les reflets de la société à traiter en littérature... Ce qu'il a un peu tenté dans son courrier. Je crois qu'en réponse j'aurai aimé connaitre les questions qu'ils se posaient au journal sur ce sujet. Il l'a un peu fait, mais pas assez, trop dans une position défensive, un peu en position de "'mansplaining".

Oui je suis exigeante. Nous devons tous l'être. Pas que les femmes.

Chère lectrice,

Tout d'abord, je tiens à vous remercier pour la richesse et la précision de votre message - nous ne recevons pas tous les jours des missives aussi détaillées dans leur contenu. Il convient d'ailleurs de prendre en compte ce que pointez et j'aurais tendance à dire que nous avons justement besoin d'être mis en alerte pour pouvoir proposer la meilleure publication possible. De rectifier le tir, si cela s'impose dans la gestion des multiples paramètres à prendre en considération. 

A ce titre, Lire Magazine littéraire n'existant en tant qu'entité unique que depuis juillet, pourriez-vous m'indiquer si vous étiez parmi les abonnés de Lire ou du Magazine littéraire (les profils des lecteurs de ces journaux sont, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, très différents)? Et pourriez-vous me donner votre numéro d'abonnée et vos coordonnées ? J'aimerais en effet, pour vous remercier, vous faire parvenir quelque chose qui devrait vous faire vous faire plaisir (enfin, je l'espère !). 

J'aimerais toutefois rebondir sur certains faits ou arguments que vous avancez. 
Vous oubliez en effet que, dans ce numéro de fin d'année, le titre de livre de l'année a été décerné à... "Fille" de Camille Laurens, avec un entretien sur six pages, par Claire Chazal. Je ne sais pas si vous avez lu ce roman - à mon avis, remarquable et important -, d'inspiration autobiographique (enfin, pas seulement...), mais il symbolise tout de même quelque chose. 

Aussi, vous omettez la présence du dossier principal consacré à Enid Blyton, sur une grosse dizaine de pages. Il nous a semblé intéressant de mettre en avant cette auteure, souvent un peu méprisée en France et pourtant essentielle dans l'histoire littéraire (au-delà du seul rayon "jeunesse"). Fait troublant, à l'opposé de votre vision, nous avons reçu des courriers nous reprochant d'avoir voulu "réhabiliter" la Britannique pour des raisons extra-littéraires et de féminisme opportuniste ! Si vous reprenez ce dossier, vous verrez d'ailleurs que nous avons laissé une parole "négative", représentant ceux qui n'aiment pas Enid Blyton, à notre chroniqueuse Stéphanie Hochet. Et pas à un homme...  

Cela me rappelle plusieurs messages de lectrices furieuses du numéro de rentrée qui, dans les choix rédactionnels, mettait majoritairement en avant des romancières (si, oui, Emmanuel Carrère était le sujet du grand entretien de Claire Chazal, les "gros sujets" étaient quasiment tous féminins : l'univers dédié à Carole Martinez, un portrait de Muriel Barbery, une ouverture du cahier critique sur les romancières québécoises - je vous recommande le Marie-Eve Thuot, aux éditions du Sous-sol -, une ouverture étrangère sur les héritières de Toni Morrison... Sans oublier le dossier Simone de Beauvoir !). Il ne s'agit pas de reprendre un numéro "numériquement" très féminin dans son contenu, mais de signaler des réactions négatives sur celui-ci de la part de femmes suspectant une volonté "politique" prenant le pas sur les seuls jugements littéraires (les lectrices en questions n'ayant pas forcément apprécié plusieurs des ouvrages que nous avions choisi de soutenir, pourtant hors de toute question de genre - à savoir ceux de Carole Martinez et Muriel Barbery...). Comment, dès lors, trouver un équilibre, une position entre ces réactions et votre message ? J'avoue, humblement, que c'est très compliqué... 

La meilleure manière de tenir la ligne rédactionnelle de Lire Magazine littéraire, en ce qui concerne le cahier critique, est avant tout de se baser sur les préférences des rédacteurs et la nécessité de traiter l'actualité. C'est sur cette sélection qu'ensuite, des équilibres, fatalement imparfaits, inexorablement injustes et sujets à la critique, peuvent être trouvés. Et ceux-ci sont multiples : les lecteurs doivent avoir à la fois des ouvrages très grand public et d'autres plus pointus ; des écrivains très connus et des découvertes ; des romans intimistes et des fresques ; des gros pavés et des opuscules de quelques dizaines de pages... Prenons le cas de la littérature étrangère : il faut que des langues très variées soient au coeur du numéro mais, problème, la production éditoriale traduite est très majoritairement anglo-saxonne...Pour les essais et documents, il semble également essentiel que les disciplines traitées soient multiples (histoire, société, psy, philo, sciences, enquêtes, etc.). Ajoutez à cela la variété idéologique ou doctrinale, et l'envie donner une chance à un maximum d'éditeurs - même si les grandes maisons ont souvent une large part, pourtant pondérée par nos soins... 

En ce qui concerne la rédaction de Lire Magazine littéraire, vous n'êtes pas sans savoir qu'elle est le fruit de la fusion de deux rédactions et que les membres de celles-ci, pour l'essentiel des pigistes, ayant choisi de suivre cette aventure (certains ont préféré partir, et c'est un choix naturellement respectable) ont des droits (heureusement !) et certains "volumes de piges" à respecter. Numériquement, les hommes doivent dès lors être légèrement plus nombreux dans cette nouvelle structure mais il n'y a pas, dans le détail, d'incidence dans les préférences du cahier critique de la part des un(e)s ou des autres, je vous assure. Le numéro évoqué n'est, d'ailleurs, pas forcément le plus représentatif car, derrière la formule "les 100 livres de l'année", il y a une volonté de mêler des éléments très divers : coups de coeur des journalistes mais aussi succès majeurs de librairies et livres ayant provoqué un très large débat - histoire de proposer un panorama assez large entre "objectivité" et "subjectivité".Et, comme l'avez noté, nous sommes aussi tributaires des parutions, des catalogues des éditeurs, des programmations, des aléas des publications et du jugement que nous pouvons porter sur celles-ci...  Et des domaines éditoriaux où, selon les étiquettes, les hommes ou les femmes sont davantage publiés...

Par ailleurs, si l'on établit un système de représentativité sur tel ou tel critère identitaire (individuellement tout à fait recevable mais qui pourrait mener au final à des systèmes combinatoires très artificiels), sachez qu'il y a des domaines - au-delà de la question hommes-femmes - particulièrement problématiques (peu de le dire). Par exemple, je m'inquiète de ne recevoir, parmi les centaines de candidatures spontanées arrivées à la rédaction ces dernières années (pour Lire), certains types de profils qui pourraient enrichir la rédaction (qui, de surcroît, se révèlent généralement des lettres-types sans connaissance du projet ou d'intérêt pour le support...). Et, à l'inverse, d'avoir une très large surreprésentation de profils ou C.V. tout à fait intéressants et motivés, mais quasi-similaires et interchangeables. 

Pour reprendre des clichés, comment concilier le fan de romanciers très populaires, cherchant avant tout une littérature divertissement, et l'admirateur de poésie antique ou de philosophie germanique postmoderne ? Au-delà des attentes sur l'objet-livre (et sur nos envies de vouloir livre, à un moment donné, tel ou tel ouvrage), il y a aussi une grande diversité idéologique des lecteurs et nous nous devons de les respecter.

Au demeurant, nous sommes d'autant plus sensibles à votre message que le lectorat de Lire était, dans notre dernière étude, très majoritairement féminin (il faudrait voir dans quelle proportion exacte, désormais, avec Lire Magazine littéraire) - tout du moins dans les éditions courantes (c'était beaucoup plus équilibré, voire inversé, sur les hors-série...). Une différence qui correspond, grosso modo, à celle des lecteurs de romans (plus des deux tiers sont des femmes - de mémoire, c'est plus nuancé sur les essais et même inversé sur la bande dessinée) et à la sociologie des étudiants en lettres. Aussi - je le dis pour vous taquiner ! -, ne faudrait-il pas aussi établir la parité dans les universités afin que les garçons soient présents, pourquoi pas, à hauteur de 50 % ? Si oui, comment faire ? Long processus, j'en conviens... 

Avec quoi qu'il en soit, tout mon respect et l'assurance de mes sentiments les meilleurs,

BL, directeur de la rédaction de Lire Magazine littéraire

vendredi 1 janvier 2021

Et que la vie se montre à nouveau


Collage

Se tenir à l'affut, c'est accepter qu'il ne se passe rien,
Il fait froid, on respire mal, on se tait, on se camoufle, on s'annule,
on finira par oublier sa propre présence, vertu suprême.
On attend l'animal et, contre le  dogme du  "tout, tout de suite"
il conviendra de préférer le  "peut-être, jamais"
(...)
En voyage, l'espace défile et  les jours se succèdent avec leur lot d'imprévus.
A l'affut, c'est le temps qui imprime ses infimes nuances.
la lune se lève, un rapace trace sa boucle dans le ciel,
une colonne de poussière monte, un mammifère apparaitra peut-être.
Rien n'est moins sûr.
Parfois, seul le silence s'offrira à notre patience.
la récompense se tiendra dans l'attente elle-même.
Quand on aime passionnément la vie, on n'exige pas qu'elle se montre.

Tibet animal minéral - Sylvain Tesson sur des photos de Vincent Munier

Le parallèle est facile avec nos vies confinées.

Je ne crois pas que la récompense soit dans l'attente elle-même, et je nous souhaite qu'en 2021 la vie se montre de nouveau.

Je veux la lune ET le passage de n'importe quel mammifère. Je veux le lot d'imprévus des voyages ET les nuances du temps. Je veux la patience de la vie, le silence de la nuit, le bruit de l'attente...

Je suis désormais trop vielle pour le peut-être jamais (sans virgule entre les deux). Bref je veux tout ce que je suis capable de vivre. J'en ai marre d'attendre. Je bouge. Tant pis pour la panthère.

Deux mille vingt et unes ruptures

Collage 
 

C’est étonnant comme ces derrières années le mot rupture (et surtout son adjectif disruptif) est devenu à la mode, en particulier dans nos environnements professionnels. A la mode, et porteur de positif, d’un imaginaire et d’implicite de l’ordre du magique qui résoudrait (presque) tout.

C’est extrêmement étonnant à plusieurs titres.

D’abord, quand on y pense, dans la vie tout ce qui se rapporte à la rupture véhicule une sémantique et un univers qui n’est pas ce qui est prévu, qui apporte des chamboulements, du désordre, des difficultés, voire du malheur. Que ce soit la rupture amoureuse, (et son corolaire le divorce), la rupture d’anévrisme, la rupture conventionnelle, la rupture de la branche (sur laquelle on est assis…), le point de rupture en étant l’extrême limite.

Dernièrement la rupture de mon équilibre au ski de fond (puis-je dire un équilibre disruptif ?) a entrainé de façon quasi systématique ma chute. Rien de positif dans cette expérience. A tout point de vue, j’aurai préféré ne pas tomber. Même si j’ai appris à me relever – j’en suis fière – je maintiens que j’aurai préféré ne pas tomber, quitte ça ne jamais savoir me relever.

Une rupture est avant toute une fin - même quand on l’a voulu - suivie d’une période d’incertitude (avant qu’il ne se passe autre chose). La rupture de la branche nous fait tomber, les conséquences peuvent être graves, tout comme l’anévrisme. Quand on parle de rupture amoureuse, ce n’est jamais simple (sinon on dit juste : on s’est séparé), il y a sous-entendu quelque chose de cassé, d’irrémédiablement détruit, comme la branche. Il n’y a rien de magique dans les ruptures qui surviennent dans nos vies, il y a surtout un choc, à encaisser, à surmonter qui demande de l’énergie (comme de se relever chaussée de skis de fond). 

On ne cherche pas la rupture en se disant que c’est une solution qui nous permet d’avancer, ni parce qu’on va en sortir plus fort (tout ce qui ne tue pas renforce !), ni parce qu’on y cherche un sens. Si sens il doit y avoir, c’est après, parfois bien longtemps après, pas au moment où la branche se casse.
Rompre sa routine, c’est la forme la plus proche d’une expression positive du champ lexical de la rupture. Personne n’aime rompre sa routine – ou quand on rompt souvent avec sa routine, c’est que ce n’en est pas une – et ça a un coût, ça demande un effort. 
Faites juste un test. Vous avez l’habitude d’aller acheter votre pain à la boulangerie au coin de la rue. Changez de boulangerie la prochaine fois. Soyez honnête avec vous, quelles sont toutes les pensées qui vous viennent pour ne pasle faire : je n’ai pas le temps, il pleut l’autre est plus loin ; à cette heure elle n’a plus la baguette ; je n’aime pas la vendeuse ; son pain est moins bon ; je risque de croiser un tel… 
Une fin d’abord. Puis de l’incertitude. Ce qu’on ne sait pas. 

Vais-je arriver à me relever avec ces fichus skis aux pieds ? Pendant un moment, je ne sais pas. Pendant un moment, je crois que je ne vais pas y arriver, du moins sans aide. Or je veux me relever seule. C’est important pour mon autonomie : tomber seule, me relever seule. C’est un effort, physique et psychique, ça me demande de tester, d’essayer, de recommencer, ça me demande d’innover, ça ne se fait pas tout seul. Je dois arrêter de ricaner bêtement sur mon sort pour m’en sortir justement.

Alors pourquoi tant d’engouement pour ce qui est disruptif ?

Et pourtant, je vais nous souhaiter une année disruptive.
Que 2021 soit en rupture avec la précédente.