Affichage des articles dont le libellé est Douceur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Douceur. Afficher tous les articles

lundi 3 juillet 2023

Mon coeur entre ses mains

Françoise Pétrovitch

Il m'a appelé alors que j'étais en vadrouille, comme souvent, sans prévenir. Il surgit dans ma vie pour me donner des nouvelles, me raconter comment ça avance, me dire qu'il ne m'oublie pas que je suis la première sur sa liste. Je n'ai pas décroché. Il n'a pas laissé de message, il a tenté le lendemain. 

Par mail interposé avec son assistante j'ai fait savoir que je ne pouvais pas répondre, et j'ai reçu une proposition de date pour l'intervention, pour la charge de hippocampes. Rapide, il me proposait de venir dans la dizaine de jours qui suit. 

Dans ma chambre à Sarajevo, bien après l'appel à la prière je suis restée scotchée devant le mail. D'un coup, ça devenait réel, c'était proche et ensuite ce serait fini. Ensuite j'aurai un coeur qui fonctionne sans effort, ma malformation serait réparée, je serais "normale". J'ai été tentée de dire c'est trop tôt, faisons ça à la rentrée. Premier réflexe : surtout ne rien changé. J'ai laissé passer la nuit et j'ai accepté les dates, bousculé un peu mon agenda. Qu'on en finisse.

Je suis rentrée de Sarajevo, je suis allée le voir, qu'il me raconte de nouveau de ce qu'il allait faire, comment il allait s'y prendre, qu'il me fasse le récit de la charge des hippocampes.

Ce jeune médecin chercheur est certainement un excellent médecin, pour se trouver à la tête d'une recherche pareille, il est en plus une chouette personne ce qui en fait un médecin extraordinaire. Quand il me parle, j'ai l'impression d'être unique au monde, quand il me regarde tous ces yeux sont avec moi, il n'est nulle par ailleurs. 
J'espère qu'il fait ça avec tous ses patients.

Quand il parle, il écrit aussi, il dessine des schémas pour expliquer le protocole de recherche,  même quand ce n'est pas nécessaire. Il prend le temps de tout, même de l'inutile, il parle lentement comme si le temps lui appartenait. Il me parle de ce qu'il lit, me pose des questions, un peu, pas trop car il sait que je n'aime pas trop raconter ma vie. C'est la première fois qu'il me demande quel âge ont mes enfants. 

Je n'ai jamais vu autant mon coeur en 3D sur son écran, en statique, en dynamique, avec les flux sanguins, avec le stent qu'il doit poser, et la simulation 3D de comment ce sera ensuite. il est fasciné par ce qu'il raconte.

Il me dit "je suis content qu'on arrive à vous faire ça". 
Je réponds "Moi aussi, je suis très contente"
Lui : c'est vrai ? 
Et ses yeux brillent. Il y a un blanc. Nous sommes émus.  
Je pose des questions sur les risques, il y en a toujours, il me répond directement. J'ai le coeur qui flanche comme dans une chute. 
Je lui dis "si pour une raison ou pour une autre, vous n'arrivez pas à placer le stent comme il faut, et qu'il n' y a pas de danger de vie ou de mort, je vous demande de laisser tomber, vous sortez, vous ne m'envoyez pas au bloc. On re-essayera dans 6 mois ou dans 10 ans". 
Il me répond : OK. Sans discuter, avec ses grands yeux bleus.

Et il a été là plus que nécessaire. Et on s'est dit plus de choses que nécessaires.

Moi : vous n'avez pas intérêt à me louper la semaine prochaine 
Lui :  je prendrai le plus grand soin de votre coeur 

Lui, le matin de l'intervention en jean basket avant son service : vous allez bien?
Moi : j'espère que vous allez mieux que moi
Son sourire était éloquent : on se retrouve tout à l'heure.

Lui dans l'antichambre de la salle : ça va? 
Moi  : je n'ai pas peur, je suis juste très émue.
Lui : je suis content qu'on soit là. 
Sourire. 
Lui : Nous, on s'est tout dit non? Je vous retrouve de l'autre côté.

Et effectivement, il était de l'autre côté et, pendant que toute l'équipe s'agitait autour de moi, pour la perfusion, les électrodes, le masque l'endormissement, il était debout, directement dans  mon champ de vision et me regardait sans sourire, juste là. Ce médecin me fera pleurer d'émotion.

Evidemment il est passé dans ma chambre, dans l'après midi, lui entre deux interventions avec sa tenue de bloc, sa charlotte et ses crocs jaunes, et moi entre deux somnolences, encore sous le coup du cocktail ketamine et autres produits anesthésiques. 
Moi, heureuse de le voir : je suis très contente de vous 
Lui s'approche et me tape dans la main, paume contre paume, finies les mesures covid : tout s'est bien passé, comme à la simulation, sans accrocs. 
Nous étions deux héros après une grande aventure 

J'éprouve de la gratitude pour ce médecin, de m'avoir emmener là, sur cette intervention avec aussi peu d'appréhension, autant de confiance, sur un truc aussi expérimental.

Il m'a dit "tout doux la semaine qui suit". Il sait à qui il parle : pas de jogging, pas de yoga pas de Pilates, pas de voyages en avion. "restez tranquille, vous repartirez la semaine suivante". Je l'ai écouté.

Mon coeur entre ses mains. 
De bonnes mains. Le charmeur d'hippocampes a de bonnes mains et un bon coeur.
Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours. 
Et comme il m'en a fait un coeur costaud, réparé pour durer, ça va durer longtemps.



vendredi 27 janvier 2023

Une histoire de contacts

Johnny Clegg et le souvenir des épaules de l'autre

Il n’est pas nécessaire de bien me connaitre pour savoir que je n’aime pas trop les bises, les mains sur les épaules, les embrassades en général, bref toutes démonstrations tactiles, autres que ceux de mon cercle très proches c’est à dire mon iFamille. Longtemps, j’ai reculé quand on s’approchait pour me dire bonjour, je me suis raidie dès qu’on me touchait. Je ne dis pas que cela ne m’arrive plus, je dis jusque que cela m’arrive moins souvent. Je tends la main quand les gens s’approchent, même les femmes, ce qui surprend toujours un peu ceux que je rencontre pour la première fois. 

Et le Covid est passé par là (j’adore !), je passe maintenant pour une hygiéniste, comme beaucoup, ce qui masque mon appréhension d’être approchée de trop près. 

C’est un réflexe, que j’ai beau savoir inadapté dans beaucoup de cas voire antisocial, je crois qu’avec les années je l’aime trop pour l’abandonner là, pour y renoncer.  C’est qui j’ai été, qui je suis encore parfois, et qui j’aime être. Autre chose serait me trahir en partie.

Il y a quelques un de mes proches ami·es qui n’hésitent pas ou peu, voire jamais et qui font comme si j’étais normale, et qui me prennent dans leur bras à la première occasion. Ça me coupe toujours le souffle et dès que ça dure un peu, c’est désagréable. 

Je pourrais faire une chronologie précise de ces moments tellement ils sont rares, et me restent étrangers. 

De cet ami que j’ai retrouvé après des années et qui m’a tenue dans ces bras sur une route de montagne, de nuit quand nous nous sommes croisés en voiture, un temps, qui m’a semblé toute la durée de la nuit. 

De celui qui me tenait la main en regardant le ciel étoilé l’été. De mon iMari – quand on ne savait même pas qu’il le serait un jour ni i ni Mari)  qui m’a installée sur ses genoux lors d’une fête.

Cet autre, qui assis à côté de moi m’a demandé « est -e que je peux m’approcher ? ».

De ces gens qui osent ou ont osé être si familiers si proches de moi. Comme un privilège que j’accorde. Malgré moi.

Et l’autre jour, au détour d’une réflexion sur le sujet, m’est revenu un souvenir, qui a toute sa place dans la chronologie et qui pourtant avait glissé du tableau.

Quand j’étais au lycée dans les Hautes Alpes, j’écoutais Johnny Clegg. J’avais son 33 tours (que j’ai toujours), nous étions plusieurs à mettre de pièces dans le jukebox du Bar le Lyon pour entendre Scatterlings of Africa ou Asimbonanga. Quand Johnny Clegg a fait sa tournée mondiale et qu’il est passé à Grenoble - c’était la salle de concert la plus proche à l’époque – j’ai fait le siège de mes parents qui m’y ont emmenée à la condition d'y emmener mon frère. J’aurai dit oui à presque n’importe quoi pour ce concert.

J’y ai retrouvé deux copains du lycée, et le frère de l’un deux. Les frères étaient la condition parentale pour ce concert apparemment.  C’était deux bons copains, on passait beaucoup de temps ensemble, on skiait aussi le week-end. Et donc, comme c’était des potes, on ne s’embrassait pas pour se dire bonjour par exemple. J’étais en classe avec l’un, je faisais les maths et la physique, lui me prêtait des livres, car il avait les moyens d’en acheter plein. Il était grand, bien taillé, comme un rugbyman,  ce qu'il était le week-end.  Je n’étais pas très haute, peut-être un peu moins qu’aujourd’hui. Dans la fosse, en concert je ne voyais pas grand-chose. A la première chanson, il s’est penché vers moi « tu le vois ? ».  Bof, j’ai du répondre. Et avant que j’ai réagi, il m’avait mise sur ses épaules. Il m’avait attrapée, portée, installée comme un enfant, sur ses épaules. Il me tenait les jambes pour que je sois équilibrée. 

Et j’ai passé le concert là haut. Tout le concert. 

Comment j’ai pu me laisser porter comme ça pendant si longtemps ? Assise sur ses épaules, avec ses mains sur mes genoux ? C’est un mystère. Je me rappelle très bien de Johnny Clegg, de son visage, de son energie, de ses danses. Je ne me rappelle pas du contact des épaules de mon ami. Je me rappelle de ses mains, sur mes chevilles, mes mollets ou mes genoux. Elles étaient belles. Je me rappelle de sa sueur sur le visage quand je me suis penchée : « descends moi, c’est bon, j’ai vu ». 

Et il me répondait "non", en donnant un coup de buste qui me replaçait droite. 

Comment j’ai pu tolérer ça, je me le demande encore. 
Johnny Clegg est la réponse, certainement. 
Je devais être en confiance avec ce gars. 
Si je devais le croiser aujourd’hui, je lui dois des remerciements, pour l’expérience. 
De la possibilité qu’il m’a donnée à 16 ans de tester la proximité et d’en sortir indemne.

J’ai désormais associé Johnny Clegg avec les épaules et les mains de ce gars. C’est la moindre reconnaissance que je peux lui faire.

 

lundi 17 octobre 2022

Lettre à une amie qui a eu 50 ans cette été

Notre vallée

Cet été, une de mes amies d'enfance a eu 50 ans. Je n'ai pas pu aller à sa fête, on m'a demandé de lui écrire un texte qui serait inclus dans un livre "de sa vie". 

Je le partage ici, par ce qu'il parle de jeunesse, nous avons tous eu la nôtre et il y a quelque chose d'universel dans la façon dont on se la raconte, dès lors qu'on a passé 50 ans.

Impressionnisme d’une jeunesse

Plus que des moments précis, des instants éclairs ou des anecdotes c’est d’abord le souvenir de ma jeunesse. Il n’est pas possible d’évoquer ces vingt premières années de vie sans parler de toi, sans parler de nos étés surtout.

Il y a des photos de nous petites, qui ne remontent pas dans ma mémoire, mais qui attestent, année après année, les rencontres, les jeux, les moments passés ensemble. 

Nos mères étaient amies d’enfance, elles avaient la Provence en commun dans leur enfance et leur jeunesse, elles ont imprimé chez nous, une habitude d’enfance et une amitié de jeunesse. Non plus en Provence, cette fois mais là où se déroulaient leur vie d’adultes d’alors, dans le Champsaur.

Puis il y a eu les années « Auberge ». Là encore, plus que des souvenirs à raconter au coin du feu ou des anecdotes à rabâcher, une impression de jeunesse, une impression où tout était possible, où en bande on était les Rois du Monde.

On a été d’abord nous-mêmes en vacances là-bas avec d’autres, certains resterons dans nos vies longtemps, d’autres ne feront que passer. Les repas de fête avaient tous un gâteau au yaourt en dessert, les soirées réussies des chants à la guitare autour d’un feu, les jeux olympiques occupaient des journées entières, et la gamelle était le jeu moderne par excellence.

C’était une époque où on s’arrêtait pour goûter, ou certains mangeaient le pain avant le chocolat, d’autre le chocolat et pas du tout le pain. Je ne sais plus comment toi tu faisais, mais tu étais du genre à laisser le pain. 

C’était une époque où aller dormir à la cabane des Tourengs était l’aventure absolue, où camper à la Coche était l’expédition, marcher de nuit super excitant, se parler tard dans le noir extrêmement transgressif, et dormir dans les bat-flanc un luxe extraordinaire (surtout après le camping sauvage).

C’était une époque où la douche l‘était l’exception et pas la règle, même après les ateliers poterie, ou peinture.

C’était une époque où les photos se développaient encore dans le noir, et apparaissaient progressivement, et parfois elles étaient ratées, et ça nous attristaient. Tout était à refaire. Mais quand dans le labo, apparaissait nos bobines, c’était la fête. Chaque photo était un trésor.

C’était une époque où on adorait les « temps libres » pour aller se vautrer dans la bibliothèque, où celui qui avait le tome 1 de « à la recherche de Peter Pan » était le plus veinard de la bande, et où on cherchait les autres Jonathan parmi le bazar qui régnait là dans les bandes dessinées.

On pleurait à la fin du séjour, on écrivait des mots ou des pages dans « le livre d’or », on jurait de se revoir l’année prochaine. Nous on se revoyait toujours, un peu dans l’année, surement l’été d’après et parfois même l’hiver.

Un été, on a changé de côté, on a été celles qui faisaient les programmes de la journée, qui grattaient la guitare le soir autour du feu et qui chantaient avec les plus jeunes. On a été celles qui « encadraient » les plus petits. On avait le droit de boire une bière le soir, ou des Irish Coffee l’hiver, on se couchait encore plus tard, après avoir discuté pendant des heures, sur des sujets que j’ai oubliés aujourd’hui mais qui nous semblaient de primordiale importance parce que le monde était à nous, la vie était toute entière devant nous.

Un jour, on a été les grands, en autonomie, qui accompagnaient les plus petits. 

On a été celles qui rassemblent les petits dans une bergerie au fond de Prapic sous un orage de montagne, celles qui chantent à tue-tête pour qu’ils n’entendent pas le tonnerre gronder autour, et qui se marrent d’être trempées pour oublier d’avoir froid.

On a été celles qui organisent les équipes cuisine, vaisselle et soirée, qui se battent mollement pour qu’ils se lavent les dents, et prennent une douche, qu’ils mangent leur pain avec le chocolat au gouter, et qui savaient faire le gâteau au yaourt sans la recette sous les yeux.

C’est ça notre jeunesse.

C’est une fin de camp où le salaire est un billet de concert de Pink Floyd à Grenoble. Nous n’avions jamais eu meilleur salaire, pour un job qui ressemblait à des vacances. On a commencé la soirée par une corvée d’épluchure de patate chez la mère d’un d’entre nous.

Elle nous accueillait et nous nourrissait : à nous de faire le repas. Fou rire généralisé, là où on pensait enfin avoir fini des corvées, ça nous reprenait en traitre ! Peu importe les patates, on avait Pink Floyd en ligne de mire.

Dans la série jeunesse, il y a eu les cours de guitare, à la salle des mille-club de Pont du Fossé. Le pauvre gars s’est récupéré des ados, qui ne voulaient pas apprendre à jouer, mais juste les quelques accords pour chanter JJ Goldman et « venez à moi les Paumés ». On ne pratiquait jamais entre les cours, on n’était ni très douées ni assidues. Je ne suis jamais arrivée à jouer Goldman, et ce n’est pas très grave, j’ai continué à chanter faux autour des feux de camp aux veillées.

Il y a eu le voyage en Israël, une idée conjointe de nos mères. La préparation du sac de voyage, l’achat des pinces à linges en bois qui nous a été reprochée chacune par sa mère - à croire qu’elles s’étaient donné le mot -  « les pinces en bois tachent le linge… » Dit on toujours ça aujourd’hui ?

Il y a eu les années « cahier ». Je suis partie de la vallée, je suis allée faire mes études et j’ai écrit dans un cahier pour toi des pensées profondes sur le mariage, les copains, les responsabilités, la littérature, et plein d’autres sujets tout aussi spirituels. C’est confondant de naïveté, celle qu’on a quand on a 18 ans et qu’on cherche des réponses aussi dans les livres. Avec le recul, le cahier était un mode d’emploi de la vie qu’on s’est écrit à deux, moi surtout il me semble.

Il y a eu la fête de nos 20 ans. C’était l’année des miens, pas les tiens. Comme cette année c’est tes 50 ans, pas les miens. J’ai franchi ça l’année dernière, sans mode d’emploi. 

C’est probablement après que nos rencontres ne sont plus « notre jeunesse » mais notre vie d’adulte, de jeunes adultes, celles qu’on avait passées notre adolescence à imaginer.

Je ne serai pas là pour tes 50 ans, ce n’est pas grave, nous n’avons plus besoin de « mode d’emploi ». Je crois qu’en vieillissant j’ai appris une chose : c’est qu’avec le temps et l’expérience on arrive à vivre sans mode d’emploi !

Juste une lettre qui sera la trace de notre jeunesse.