vendredi 13 août 2021

Helléniques portraits élogieux - #Sur le bateau

Paros - Cyclades

Cyclades riment avec vacances idéales, le soleil, la mer, les maisons blanches et bleues. 
Pas exactement pour moi.
C’est un concept de vacances qui au mieux m’ennuie, au pire m’agace. J’y apprécie la chaleur et son odeur, la sueur qui dégouline le long du dos, les cailloux millénaires, sculptés qui parlent d’autres mondes avant nous, les fesses des statues qui ne demandent qu’à être caressées (et qu’on ne peut pas toucher), la feta partout, l’eau fraiche dans la gorge, le bruit du ventilateur la nuit plafond. 
Et c’est tout.
 




#Sur le bateau

Le départ du Pyrée a quelque chose de très typiquement portuaire et méditerranéen. La gare de train est le témoin d’une gloire industrielle passée : belle hauteur sous plafond, fer riveté, propre et calme. On pourrait s’imaginer à la descente d’un arrêt de l’Orient Express au début du siècle dernier. Dès qu’on est sorti de cet espace protégé, c’est la plongée dans le chaos, la chaleur, la crasse, le bruit, les trottoirs (s’ils existent) défoncés, du monde partout. On s’attend à être bousculé, piétiné, chaque café ressemble un bouge où prendre un verre est un acte d’une incroyable témérité. Traverser la rue pour rejoindre le quai est une revisite du déparquement, les feux tricolores changent de couleur sans incidence, aucune, sur le flot des voitures, ou des passants. 

Il est un peu avant 17h, la chaleur bat son plein, la file d’attente pour embarquer est le long du quai, en plein soleil, pas un brin d’ombre ni d’air. La longue file de gens avec leurs bagages, chapeaux, parasols et canaris en cage contemple les immeubles miteux qui leur font face, vantant des « greats rooms vith AC » des façades grises couvertes de poussières et de fenêtres aux rideaux qui furent un jour certainement blanc immaculé, et qui sont désormais aussi gris que les murs, offrant ainsi de jolies nuances de gris (peut-être cinquante) sur plusieurs étages. J’imagine aisément derrière, des prostituées et des marins tatoués, saouls et romantiques. J’ai du lire trop de romans. 
Mais je n’ai aucune envie de m’éterniser dans ce coin, fut-ce même pour vérifier les clichés sociologiques des ports. Le guide déconseille d’ailleurs de loger là, « quartier mal famé ». 
Cliché vérifié.

Un gars arborant fièrement le T-Shirt de la compagnie maritime (Blue Sky ferries, au cas où on aurait un doute sur la couleur du ciel dans les Cyclades) remonte la file de vacanciers-en-devenir avec leurs parasols et leurs canaris en hurlant un truc en grec, que même les grecs lui demandent de répéter. Une partie de la file se détache et forme une deuxième file. Impossible de comprendre le dénominateur commun des gens qui forment cette deuxième file : ils ont moins de parasols et de canaris, mais je doute que le gars au T-shirt Blue Sky Ferries hurle « ceux qui n’ont ni parasol ni canari, file de gauche ! ». On constate au final que les deux files se rejoignent et montent indifféremment dans le bateau. Un critère aléatoire pour dédoubler la queue, c’est créatif, et puis, essayer de comprendre le critère de sélection nous a occupé le temps de la queue. Sans jamais y arriver. Et sans utilité aucune, au final.
Le voyage sur le pont du bateau – cinq heures en tout -  est un voyage en soi. J’avais vu les canaris dans la file d’attente, pas les chiens. Sur le pont du bateau je les ai entendus.
5h dans les plaintes d’un animal de la taille inversement proportionnelle à sa maitresse. Le panier du chien était de la taille d’une cage de canari, c’est dire la taille de la maitresse. Les jappements stridents du cabot nain qui ont stoppé quand il a été sorti de sa boite, qu’il a pu boire et être caressé. Qu’est-ce qui lui a pris si longtemps pour le faire ?

5h dans les fumées de cigarettes des uns et des autres : des deux vieux à côté de nous, le plus âgé des deux marchait à peine, toussait entre deux cigarettes, et soignait certainement son cancer du poumon en espaçant de 60 secondes chacune de ses cigarettes. Celles de tous les gens qui venaient fumer sur le pont, les jeunes hommes pour se donner des airs viriles, les jeunes femmes pour se montrer branchées, les accros qui venaient toutes les 15 minutes, j’ai eu un panorama complet des fumeurs du pont 3.

5h avec des gens qui offrent leurs chants à qui n’en veut pas. Une petite guitare, des paroles en grec, des refrains pénibles. Comment dire à ces jeunes que chanter sur le pont d’un bateau n’a rien de cool et de romantique ? Que cela n’a pas attiré d’autres jeunes pour se sentir appartenir à une communauté ? Pourquoi croire que ce qu’on offre doit être bien accueilli ?

Je n’ai jamais vu autant de T-shirt à messages. C’est plutôt les hommes d’ailleurs qui arborent fièrement sur plus ou moins d’abdos des messages plus ou moins énigmatiques. Il y a ceux qui s’annoncent « prêt » (born ready) Prêt à quoi ? A une cigarette sur le pont ? Une photo Insta ? Une chanson en grec ?. Il y a ceux qui se déclarent « unique » : limited edition, 1/1. Ces T-shirt existe en français et en anglais. Le point commun entre ces deux porteurs de message est qu’ils étaient primo arrivants en Grèce : encore tout blanc.  Il y a les messages codés (non décodés à ce jour) : a girl is a gun. Je n’arrive pas à savoir si c’est sexiste, féministe, drôle, aucun de tout ça. Déjà on parle de fille, pas de femme, ensuite un pistolet pour moi est un objet (pas un sujet) et une arme : donc dangereuse. La théorie de mon iAdoe est que c’est un appât : les filles lui demandent ce que ça veut dire et hop il rentre en contact. Il y a aussi ce couple à messages, lui : « we can be a heroe just for one day » et elle : « love yourself ». Je leur aurais bien suggéré d’échanger leur T-shirt.
Si les femmes mettent peu de T-shirt  à message c’est surtout parce qu’elles mettent peu de T-shirt. Elles ont des mini crop top, voire juste des hauts de maillots de bains. Je n’ai jamais vu autant de corps dénudés en même temps, ailleurs qu’à la plage. Sur ces hauts-là, pas moyen d’y mettre un message, aussi court soit-il.

A l’heure du coucher de soleil, le défilé des personnes a connu un regain de variété, plus divers que les fumeurs, les chanteurs et les propriétaires de chiens. J’ai vu les Instagrameurs. Si on faisait des statistiques on verrait à l’heure du coucher de soleil un pic de posts sur Insta : le même cliché, la mer en sombre, le ciel en fond, un dégradé d’orange, le cliché des vacances paradisiaques. Je ne crois pas à la beauté photographique des couchers de soleil (encore moins sur Instagram), je crois qu’un coucher de soleil ça se vit. Ca se regarde seconde après seconde, sans rien faire d’autre, sans se rendre compte du temps qui passe et d’un coup on ne le voit plus sans qu’on ait compris comment. 
J’aime en particulier les couchers de soleil proches de l’équateur, quand le soleil ne se couche pas à l’horizon, mais au milieu de ciel. Cette magie-là me plait.
 

dimanche 23 mai 2021

Ca bouge, désormais c'est là-bas


Ici reste les histoires de famille, le récit des vacances, la petite vie de tous les jours, celle qui se vit, sans militantisme, sans crier, sans s'indigner. celle qui raconte les joies et les peines (parfois). Celle qui est moins politique, même si en fait tout est politique.

Aujourd’hui, les choses se passeront aussi ici Saute d’humeur et d’égalité.



L’aventure du blog avait commencé il y a plus de dix ans maintenant, quand nous étions en expatriation.
L’expatriation s’est terminée, pas l’écriture. 
Le blog est resté, il a évolué dans sa forme, dans son rythme, dans ses sujets. Les thèmes sont restés les mêmes, ils se sont juste densifiés, détourés, précisés à en devenir un décodeur au prisme du genre : « un truc féministe quoi ! ». Je décode ce qui m’entoure et ce qui me touche. C’est ma contribution à l’utopie de vivre semblable dans un même monde, de rechercher une parité de participation dans le monde que nous partageons.


samedi 8 mai 2021

Moisson d'avril

Ma balade de midi

Les lectures d'avril étaient comme la météo, variées, diverses, des grands hauts, un bien bas, du très décalé et du plus classique. Toutes parlent de notre monde, celui dans lequel on vit avec toutes ses nuances, et notre façon unique de l'aborder : en se prenant pour un cosmonaute, en étant saoul, sans attache ou en cherchant d'autres, en secret comme une agente ...

Love me tender  -  Constance Debré. Cette femme est une énigme qui me fascine. Elle est issue de la famille du même nom dont on a tous entendu parler parce que personnalités publiques, politiques, avocats journalistes, ou artiste (le musée de Tours Olivier Debré : fabuleux). Elle se métamorphose depuis plusieurs années maintenant ; l'avocate parisienne prometteuse mariée et mère de famille s'est dépossédée de tout : biens matériels, carrière, couple, et dans ce dernier livre y compris du lien avec son fils, le maintien de ce lien qui devenait un combat. Elle s'est réduite à sa vie intellectuelle (et sexuelle), grande maigre, elle n'est pas intéressée par manger, par posséder ni les choses ni les gens, sa vie se résume à penser, écrire (et baiser, voire aimer parfois). L'écriture est aussi ascétique que sa vie.


Les impatientes Djaïli Amadou Amal. C'est le prix Goncourt des Lycéens, mais qu'est-ce que je me suis ennuyée! Ce n'est pas le sujet, qui devrait m'emballer - la liberté des femmes en Afrique, -  mais son traitement, pas la hauteur, ou l'écriture trop linéaire été prévisible? Ce livre et moi, nous nous sommes loupés. 





L'étrange vallée  -  Anna Wiener. C'est ce que les Américains appellent "non fiction", en France rangé parmi les romans, car ce n'est pas une autobiographie. C'est un sujet (la culture tech des entreprises de la Silicone Valley) raconté du point d'une personne. Elle le vit à la première personne dans la dernière décennie, bien avant la pandémie. C'est glaçant de cynisme, non pas ses propos mais la culture de ces entreprises, où on pense faire le bien, on croit faire le bien et qu'on ne se pose pas beaucoup de questions car finalement on est bien payé et on vit confortablement. Un effet un peu dissonant quand elle raconte une époque avant la pandémie, mais qui semble très réel aujourd'hui avec la notion de distance, de télétravail et de lien délité. A lire absolument.


The SCUM Manifesto -Valérie Solanas. SCUM  : society for cutting up men. Et ce n'est pas une blague. On a beaucoup écrit sur ce livre écrit en 1967, par celle connue pour avoir tiré au revolver sur Andy Wahrhol. On a beaucoup parlé de cette femme, plus que de son livre parce qu'elle a été incestée, prostituée, SDF, artiste, mentalement dérangée... autant d'attributs qui visent à décrédibiliser sa pensée ou à la réduire à un de ceux-là. Je crois surtout quel ce qu'on dit sur elle est pour éviter de voir et de reconnaître  que ce manifeste est sérieux et cdonc dérangeant. Une société  sans hommes. Il exprime la rage jusqu'au bout, renverse la table et ne cherche pas à se faire entendre ni à être poli. 




Les cosmonautes ne font que passer -  Elitza Gueorguieva. Ecrit à la deuxième personne du singulier, on est tout à  côté de la narratrice, on voit le monde par  ses yeux d'adolescente.  C'est la chute de l'empire soviétique et la fin de sa grandeur vue par une adolescente qui veut devenir Iouri Gargarine : elle vit si c'était  la conquête de l'espace. Que faire quand l'empire soviétique n'est plus le seul modèle à suivre et que les grands héros soviétiques sont déchus? Frais, léger, drôle, une autre façon (malicieuse) d'aborder la vie.





Sans alcool Claire Touzard. Je suis tombée dessus par hasard. Cette journalise raconte comment elle se rend compte de la place que tient l'alcool dans sa vie fait d'elle une alcoolique. Elle décide d'arrêter. Ce livre ne raconte pas les 12 étapes (ou je ne sais combien) des AA, mais le rapport qu'elle entretient à l'alcool, le rapport de notre société à l'alcool, ce qu'il nous fait oublier, ce à quoi il nous oblige et que devient une vie sans. J'avoue que pendant quelques temps, j'ai pris du jus de tomate à l'apéro!
La "famille" Shilpi Somaya Gowda. J'avais lu "un fils en or" de cette autrice indienne et j'avais adoré. Elle explore dans ce roman les liens à la famille : entre enfants et parents et comment ils se renouent ailleurs avec d'autres pas forcement bien intentionnées quand la famille vole en éclats. L'histoire se passe au Canada, on y parle de spiritualité, de culpabilité et d'allers et retours.







mercredi 5 mai 2021

D'autres s'y mettent et ça fait du bien

 

Sue Y. Nabi, CEO de Coty

Je compte, je l'ai dit. Et j'écoute et je lis d'autres qui comptent aussi, ce qui me fait me sentir moins dingue dans ma "frénésie du comptage" (je cite un ami). 

Et ces dernières semaines, d'autres plus exposés, plus lus, plus médiatiques, plus "main stream" s'y sont mis aussi. Chacun à sa manière. Je parle de M le magazine du Monde et du supplément Week-End des Echos. Pas des journaux qu'on peut soupçonner de féminisme intégriste. Du féminisme washing peut-être, alors considérons que c'est le prix à payer pour toucher avec un message tout simple la majorité des hommes blancs, qu'on imagine être le lectorat de ces deux journaux. Et que si un ré-équilibrage se fait c'est bon à prendre, peu importe si c'est aussi pour être dans l'air du temps.

Qu'ont-ils fait? Ils regardent la place qu'ils laissent aux femmes, ou autres, autres étant différents des hommes (je lis en ce moment  le 2ème sexe de Simone de Beauvoir, l'Autre sexe dans son texte est la femme, aujourd'hui on peut dire qu'Autre est ce qui n'est pas homme).

M le magazine du Monde a fêté ses 500 couvertures il y a quelques semaines. Ça a été l'occasion pour eux de compter (ah vraiment j'adore ce mot) et le compte n'y est pas. Ils l'ont dit : sur leur site, sur leur compte Instagram, ils en ont fait l'analyse dans des articles gentiment auto-justifiants, mais au moins ils se regardent faire, et dans la durée.

500 couvertures : 288 avec des hommes, 196 avec des femmes (et 16 avec des chaises, des tomates, des éponges...). 

58% des unes avec des bobines de gars, et moins de 40% avec des femmes. 

La directrice éditoriale (et oui!) se fend d'un article sur le sujet, s'en excuse et signifie qu'ils vont y porter attention. Ce bilan des portraits sur leur couverture a donné lieu à d'autres articles qui s'interrogent si les 54 mannequins (parmi ls 196 femmes) sont des vraies femmes (peut-on vraiment se poser ces questions?) ; qui s'évertuent à bien expliciter la diversité des femmes en Une :  des vielles, des jeunes, des noires et d'autres encore. C'est presque un modèle du genre cet article, un peu comme à l'Ecole des Fans (qui se rappelle encore de cette émission?). Un article qui veut surtout avoir l'air bien sur tout rapport.

Reconnaissons tout de même que depuis que la directrice éditoriale est une femme  - Marie-Pierre Lannelongue - un effort est fait sur les thèmes, et sur lui fait la Une. En 2020, la moitié des couvertures étaient tenues par des femmes. Il est vrai que depuis #metoo il devient difficile de faire autrement quand on se veut un journal qui traite "des sujets de société de son temps" (sic) : impossible avec une telle ligne éditoriale de faire l'impasse sur  la représentation des femmes dans les médias.  

M le magazine le Monde, dans la case des bons élèves.

L'autre surprise un peu différente nous vient de Les Echos week-end, le numéro du 25 février dernier. 

Sur 4 pages le portrait de la patronne de Coty (Groupe américain de produits de beauté, concurrent de L'Oréal). Son nom Sue Y. Nabi. Une photo d'elle pleine page, cette femme rayonne de simplicité et d'intelligence. Il faut attendre la deuxième colonne de l'article pour comprendre ce que veut dire "son  histoire plurielle". Et de poursuivre ma lecture, d'être perdue, pas sûre de suivre l'article. J'ai relu plusieurs fois les paragraphes pour voir ce que j'avais loupé. Rien, je n'avais rien loupé, et c'était dit sans être écrit. Ce que je ne vais pas savoir faire : le Y dans son nom est pour Youssef. Cette femme est une femme transgenre d'origine musulmane à la tête d'un groupe international de cosmétique.

J'adore. 

Et je salue la journaliste - Corine Scemama - qui a rédigé cet article sans mettre dans le titre ce qui était singulier et pas banal. La prouesse est que le mot transgenre ne figure à aucun moment dans l'article. 

Ce que je trouve remarquable n'est pas qu'elle soit transgenre (quoique, je serai curieuse de savoir comment elle mène tout de front : une  carrière, une transformation, une identité, une vie ...) c'est que finalement elle n'est pas réduite (essentialisée comme on dit aujourd'hui) à sa transidentité. Et en même temps je m'étonne de m'en étonner. Un jour peut-être nous ne nous interrogerons plus sur le sexe ou le genre ou l'identité des gens, mais nous nous intéresserons d'abord à qui ils sont, ce qu'ils pensent et ce qu'ils font. La transidentité sera "juste" une partie de l'histoire individuelle. Et là peut être nous seront semblables.

L'article raconte sa carrière, son enfance, son parcours (plus que son histoire), ses convictions ... et ne fait pas "sensation" d'où elle vient. On nous parle d'elle comme une personne, qu'elle qu'elle soit sans le vocabulaire des dominants utilisé pour le portait des hommes : "il va falloir qu'on lui confie un jour les commandes" ou encore "il a l'étoffe d'un président", ni le registre utilisé pour les portatifs de femmes avec des détails sur sa vie personnelle "son chat d'enfance s'appelait Kitty" et "elle est bien entourée, son mari fait la cuisine". Cet article n'est certainement pas parfait, mais il montre que c'est possible de faire le portait d'une personne en parlant de cette personne, en évitant les pièges du genre. Le magazine Forbes n'y était pas arrivé l'année dernière à l'annonce de sa nomination, dans son titre il avait coché toutes les cases.

Mais c'est possible, et ça fait bien de le lire.

Merci mesdames les journalistes.

samedi 1 mai 2021

Nos destins féminins en agentes secrètes

 

Dans la moisson d'avril, une petite, renouvellement du genre (roman d'espionnage), qui en change aussi les codes et ça fait du bien! Glané chez mon libraire, un peu au hasard,  "nos secrets trop bien gardés" de Lara Prescott ne doit pas resté un secret (trop facile!). 
C'est un roman inspiré de l'Histoire (que je lis rarement) mais qui raconte des histoires (que j'adore) de femmes (forcement) et de littérature (ca en fait une recette magique), et cerise sur le gâteau des agents secrets femmes : des agentes secrètes (les dictionnaires ne sont pas tous d'accord avec cette féminisation de la fonction). 

Des histoires de femmes qui se croisent (les histoires plus que les femmes) sur fond de guerre froide, et de la parution du grand roman de Boris Pasternak "le docteur Jivaho". Je dis grand roman parce qu'il a eu le Prix Nobel de Littérature, je n'ai vu que le film il y a de cela des années, je n'en ai gardé aucun souvenir. Et après avoir lu "nos secrets trop bien gardés" j'ai une telle image de Pasternak, que j'en viens à le détester. 

L'histoire sous jacente est celle de la CIA qui a tenté d'introduire le roman de Pasternak en URSS alors qu'il n'y avait pas été édité et était interdit. Sa première édition est d'ailleurs traduit de l'italien, le manuscrit avait été sorti clandestinement. La CIA avait une branche "littérature et soviétisme"qui pensait que les mots avaient un pouvoir et pouvaient changer le monde. Cela en ferait presque une entreprise philanthropique, dit comme ça. 

On y croise des anciennes espionnes (qui ont perdu leur job après la guerre, pas comme les hommes qui en ont été récompensés par des postes haut placés) et sont devenues dactylo, en attendant ; la maitresse de Boris Pastrenak (qui ne quitta jamais sa femme et qui a dormi tous les soirs chez lui après avoir diné et fait l'amour avec sa maîtresse) qui a passé des années au goulag à cause (et pour) lui ; des femmes qui s'aiment et qui perdent leur job à cause de leur homosexualité ; des vrais agentes secrètes, qui ne courent pas de toit en tois ou sautent des trains en marche, mais qui récupèrent des vrais secrets et deviennent des agents doubles. Elles sont plusieurs héroïnes, personnages plutôt, attachantes, et avec des préoccupations universelles de liberté, de responsabilité, d'épanouissement et toutes cherchent leur voie. 

L'autrice a une sacré plume, et un fil narratif articulé avec les chapitres, où chaque personnage, chaque lieu a son propre style, ton et interpellation. Je suis de tout coeur avec les dactylos qui parlent un "nous" pluriel, je suis fascinée par Irina qui n'aime pas Tedd alors qu'il est adorable, et je voudrais d'être Sally l'agente double, j'ai envie de secouer Lara qui se meure d'amour pour son vieil écrivain... Je me reconnais dans chacune et dans toutes. 

Ce livre tisse les liens de nos destins féminins.
Et ça résonne fort dans l'invisibilité faite aux femmes, dans l'Histoire, dans la création, dans la liberté qui est laissée, et de ce qui se passe quand elles ne s'y cantonnent pas. Encore aujourd'hui.

Nous tapions cent mots à la minute et ne rations jamais une syllabe. Nos bureaux, tous identiques, étaient équipés d'une machine à écrire Royal Quiet Deluxe  à  la coque vert menthe, d'un téléphone noir  à cadran de la marque Western Electric et nous disposions toutes de blocs sténo jaunes. Nos  doigts voletaient au-dessus du clavier. Le cliquetis des touches ne cessaient jamais. Nous ne nous arrêtions que pour répondre au  téléphone ou tirer une taffe sur notre cigarette ; certaines parvenaient même à faire les deux sans perdre le rythme.
Les hommes arrivaient vers dix  heures.

Lara Prescott - Nos secrets trop bien gardés

samedi 24 avril 2021

Ces hommes qui se disent féministes

 

Collage - femme penchée (avril 2021)

On parle de nouveau de Mathieu Menegaux, avec la sortie de son nouveau roman "femmes en colère" que l'on dit haletant, et sur lequel on ne tarit pas d'éloges. Inspiré par #metoo, il raconte l'histoire d'une femme violée qui se venge et se fait rattraper par la justice.
Je ne l'ai pas lu, je ne le lirai pas - c'est une année sans (lire des hommes) - mais pourtant ce livre me met en colère, lire sur ce monsieur me met en colère, toutes ces louanges me mettent en colère, surtout quand on vante cet auteur pour sa capacité à prendre la défense des femmes, à comprendre leur vécu, à combattre les violences... 
C'est un héros. Parce qu'il parle de femmes, des violences à leur encontre, de leurs luttes. Ca en fait un héros. En plus, il travaille dans un grand cabinet de conseil (le BCG). En plus de quoi? De travailler dans un cabinet de conseil à la réputation de faire plus de cash que de social. Et si ses livres étaient de la même engeance ? Plus une usine à vendre qu'un roman qui parle du vécu ?

J'ai lu "le fils parfait" sorti en 2017. Ecriture parfaite (sans fioriture, sans attachement "no punch line" dans ses lignes), intrigue au poil, sujet d'actualité (une femme qui découvre que son mari viole ses filles, il la fait passer pour folle, pour s'en sortir elle disparait, aidée par un policier). Il a bien compris le filon : la femme est une héroïne, elle ne reste pas victime, elle se bat et s'en sort (avec l'aide d'autres). Une usine à histoires, donc.

Ca me met en colère parce qu'il y a un exploitation de ces histoires de femmes, de violences faites au femmes et aux enfants. En plus de profiter du système, il réussit aussi à profiter de la critique de ce sytème. 
Ca me met en colère parce que ces histoires sont magnifiées, parce qu'elles sont écrites dans une épure qui les met à distance (comme sur des slides powerpoint). 
Parce qu'au final je ne suis pas certaine qu'elles aident qui que soit, ni même qu'elles se rapprochent d'une quelconque réalité (sans parler de vérité). Ces histoires font croire qu'en se battant on s'en sort, ces histoires font croire que se battre aide et que la vengeance est une issue. Elles font encore porter sur la victime la responsabilité de s'en sortir, elles nient le mal qui s'installe, les dégâts irréparables, le bagage que ça laisse. Elles parlent de faits et d'actions, pas de sentiments ni de vécu. 
Je ne nie pas qu'il a du se documenter avant d'écrire. Comme quand on présente un dossier à un client, on fait sa recherche et son analyse documentaire, pour "l'état des connaissances de l'art". C'est le ba-à-ba du consultant. Ca ne présume en rien de la qualité de l'analyse, ni de la proposition qui en est faite. Je lui reproche de faire ses livres comme ses missions de consultant. Je lui reproche le manque d'affect, je lui reproche la marchandisation.

Loin de moi l'idée de dire qu'un homme ne peut pas écrire sur une histoire de femme, ça signifierait qu'il n'est possible d'écrie que sur ce qu'on a vécu ou connait, et alors c'est la fin de la littérature. 
Loin de moi aussi l'idée de dire qu'il faut avoir vécu ces histoires traumatiques pour en parler, mais on a vu le coup manqué de Lola Lafon avec Chavirer, une collection de faits divers. Pour toucher, ces histoires doivent raconter plus que les faits. Mais c'est aussi ce qui fait un bon roman d'un autre qui devient banal. Et que peut être ce qui me met en colère est de faire un mauvais roman de ces histoires dont je n'accepte pas qu'elles soient banales. Je refuse tout simplement que ces histoires de violences, sur des femmes sur des enfants soient des histoires banales qui servent d'intrigues à des romans qui finiront dans l'oubli. 
Je refuse tout simplement qu'on oublie ces histoires, je leur refuse la médiocrité du romancier qui s'en empare et qui passe à côté.

J'ai du mal à me dire qu'il faut peut-être en passer par le fait divers pour "banaliser" ces histoires, au sens d'en parler partout, qu'elles occupent notre quotidien à l'image des chiffres qui leur sont rapportés. 
J'ai du mal à accepter qu'elles fassent des bonnes histoires (à défaut de bons romans) écrites par des hommes dans une visée mercantile.

Je ne sais si Mathieu Menégaux se dit féministe, je ne doute pas que d'autres le diront pour lui. Je préfère certainement la démarche de Yvan Jablonka dans "un garçon comme vous et moi" - que je n'ai pas lu, mais pour lequel j'ai lu critiques et interview - où il cherche sa masculinité dans les modèles dominants parmi "fort en drague, fort en transgression ou fort en classe", quand on n'est rien de tout ça. Il parle d'abord de lui, et s'interroge lui. Pas de leçon sur que faire et comment, de récit de résilience ou de vengeance d'un système oppressif qu'on ne voit que de l'extérieur.

Quelle place pour les hommes dans cette lutte féministe? En discutant hier avec une amie (qui élève des garçons), je me disais que peut-être la place des hommes est de se taire. 
Se taire sur les luttes des femmes, mais prendre la parole et agir sur les modèles masculins.

C'est aussi la position de Martin Page, qui écrit dans La Déférlante :

Quand les hommes osent se prétendre féministes, ils s'approprient des siècles de lutte sans que ça ne leur coûte rien. Ils en tirent un bénéfice tout en conservant leurs privilèges et en continuant à avoir des comportements sexistes sans doute plus discrets. soyons clairs : les hommes ne sont et ne peuvent pas être féministes. Pire encore nous avons du mal à être des simples alliés.
Il poursuit en disant que les hommes peuvent être complices en parlant à d'autres hommes pour casser les logique de complicité masculine, d'éduquer autrement les enfants, d'écouter les femmes et de reconnaitre quand ils se trompent et quand il sont oppressifs. 

En gros, il dit que rester à sa place d'homme, parler d'où il est et pas pour les femmes, c'est ce qui peut etre fait. 
Parler juste de son point de vue, et juste le temps qu'il faut.
On avait raison hier ma copette et moi : ils vont devoir apprendre à se taire.


vendredi 23 avril 2021

(De)compter et reconstruire, pour mieux voir

 

Collage - people and legs

En dehors de la lecture, j'ai d'autres centres d'intérêt, mais je suis toujours aussi "polar" (ie polarisée) ou encore obsédée, à en perdre l'interêt, quand le compte n'y est pas. Il m'est arrivé d'éteindre la radio (notamment France Info que mon iMari écoute de façon compulsive) quand au bout de 20 minutes je n'avais entendu que des voix d'hommes, aussi bien dans les journalistes que dans les intervenants et les interviewés.
J'ai aussi brusquement éteint France Inter lors d'une émission en pleine de sortie du livre de Camille Kouchner la familia grande, où il semblait important pour l'animateur (Nagui) de préciser que les cas d'inceste/de viol commis par les femmes ca existe. 
Oui, moins de 3% c'est important de la dire là? 
Et ensuite de s'étendre longtemps sur le film "Mourir d'aimer"avec Annie Girardot, sur le cas d'une professeur ayant eu une liaison avec son  élève de 17 ans et demi. Le film est basé sur une histoire vraie, la professeur a fait de la prison (combien des 98% autres violeurs qui sont des hommes en font dans le même cas? Moins d'un sur 100.: une victime sur 10 porte plainte et une sur 10 est condamnée). Et dans l'histoire vraie, ces deux-là forment un couple, ils ont passé leur vie ensemble et ont eu des enfants. Pourquoi passer du temps sur les 2% alors que le problème concerne les 98%? Parle-t-on de Luc Besson qui s'est mis en couple avec Maiwenn quand elle avait 15 ans? Il n'a pas fait de prison lui. Deux poids, deux mesures. Remettons de l'ordre.

Dans mes autres centres d'intérêt, au dela de la radio éteinte, il y a la photographie. Je vais voir des expos, j'achète des photos (notamment à distance, à une Russe, mon iMari a cru à une arnaque jsqu'a ce que je les reçoive par la poste), je visite des galeries et je suis l'actualité. L'actualité récente c'est le World Press Photo 2021. Sont récompensés les meilleur·es photographes de presse. Il y a 16 catégories possibles à récompenser. De la meilleure photo de presse thème "Général" à une catégorie "Sport". 
On notera qu'il y Environnement, Nature, Contemporary Issues et Sport. Il n'y a pas Travail, il y a Paysage, il y a des Histoires sur le long terme. Il n'y a pas Alimentation ou Mobilité, ou Migration, ou Femmes, ou Enfants mais il y a Sport. 
Je ne m'étais pas interrogée sur les catégories avant, c'est supposé refléter la presse, et donc peu de presse dédiée au travail, aux femmes, à l'alimentation...? La photo de mode (pour les femmes? quel cliché!) n'est donc pas digne de la photo de presse, mais le sport oui. 
A noter qu'en France, en 2017, ce sont les hommes qui lisent la presse. Si la tendance est la même partout dans la monde, en suivant les stéréotypes, on comprend pourquoi il y a une catégorie sport.

16 catégories, 3 prix à chaque fois (le premier, le deuxième, vous avez compris) soit 48 possibilités.
  • Sur 16 premiers prix possibles, elles sont 3 photographes femmes à avoir eux le premier prix. 3/16 (moins d'un quart)
  • Elles sont 4 à avoir obtenu un 2ème prix
  • Et 5 photographes femmes à avoir obtenu un 3ème prix.
Sur 48 prix possibles, elles n'en ont eu qu'un quart. Exactement un quart. Et pour la petite histoire, aucun dans la catégorie Sport. Pourtant il y a des femmes qui font du sport, et des journalistes sport qui sont des femmes (et pas des salopes).
Le jury de WPP est composé de 28 personnes, de tous pays et tous continents, on a leur photo, leur nom. Le compte y est : il y a exactement 14  hommes et 14 femmes. Alors, où est-ce qu'on se loupe?

Une première hypothèse est dans le mode de recrutement des nominés : il faut postuler. Ce n'est pas un jury qui examine l'ensemble des photos publiées dans la presse et leur impact. C'est chaque photographe qui decide de postuler en ligne à ce concours. Il n'y a pas les statistiques des postulants, mais je parie que les candidats sont nombreux, bien plus que les candidates. C'est culturel, les femmes postulent moins à ce genre de chose, déja elles s'y intéressent moins, et ensuite elles se sous-estiment, et donc partent perdantes. Donc le jury examinent bien plus de photo prises par des hommes que des femmes, et sans quota, la repartition est faite avant même que le jury se réunisse.

L'autre hypothèse - qui n'est pas exclusive - est la construction de notre regard. Ce qui fait une bonne photographie de presse repond à des critères probablement (et heureusement) subjectifs. On a surtout appris à voir le monde au travers du "male gaze" et on le reproduit quand il faut évoluer la qualité d'une photo parce que nous avons été habitué à ce regard-là. Changer notre regard ne se fait pas seul, changer nos lunettes prend du temps. Y compris (et surtout) pour un jury de photographes qui se jugent entre eux.

Pourtant, c'est bien de la responsabilité de ce type de collectif et de concours dont le crédo est "Connecting the world to the stories that matters". Cela ne peut pas être que des histoires racontées par des hommes.Sinon notre lien au monde est tissé par les hommes, et avec ce qu'ils pensent être important. 
C'est aussi comme cela qu'on se retrouve avec une catégorie Sport.
Je les ai interpellés la dessus. Et la Galerie Polka qui relayait les résultats du concours.
Je me suis fendue d'un mail à chacun, un en anglais, un en français. Ils sont moins promptes à répondre que Lire Magazine littéraire à Noêl.

La photographie est censée nous montrer le monde tel qu'il est et c'est bien le rôle de ces institutions de diversifier les points de vue pour en détourer quelque chose qui s'approche le plus de la réalité.
N'est-ce pas le rôle d'une galerie photo que de faire découvrir (et promouvoir) la photographie pour ce qu'elle représente du monde et donc d’assurer que cette représentation ne passe pas uniquement par le prisme du regard d‘un photographe homme?

Et choisir de mettre en avant aussi des photographes femmes.
Et de signaler quand une autre institution comme el WPP contest passe à côté de cet équilibre.

Soyons attentifs ensemble.