mercredi 23 décembre 2020

Compter #2 - ça a des conséquences

38%

Ce n’est pas de compter qui a des conséquences ; c’est de ne pas compter, de ne pas se rendre compte de nos biais, de leurs implications dans ce qu’on intègre et perpétue, dans ce qu'on pense être vraie et juste? 
Lectrice assidue de Lire avant qu’il ne se marie avec Magazine Littéraire (que j’avais aussi essayé, comme Books et comme toute autre publication sur les livres !) et devienne Lire Magazine Littéraire je ne peux pas ne pas avoir été influencée par cette surreprésentation, par ce monde écrit et raconté par les hommes, qui ne nous offre que leur point de vue, qu'une partie de la réalité.
 
Ça a des conséquences.
Directement dans ma bibliothèque, pour être anecdotique. Je rappelle : l’intime est politique. Ma bibliothèque est donc politique.
Dans ma frénésie de comptage, j’ai recensé ma bibliothèque, ou du moins une partie.
Dans la section livres de « poche », la plus ancienne, celle qui retrace de façon longitudinale ma vie littéraire (les livres achetés jeune quand je n’avais pas d’argent, les classiques qu’il faut avoir lus, et les trouvailles rapportées de partout) sur 200 livres, 76 auteures (femmes).

38% . TRENTE HUIT POURCENT.

J’ai honte. Heureusement qu’il y a eu des auteures comme Agatha Christie, Amélie Nothomb, Nancy Huston, ou Claudie Gallay, ces dernières où j’ai quasiment tout acheté en poche. Sinon je n’aurai jamais atteint ce pourcentage.
Pour me rassurer, j’ai fait un carottage, un petit test sur une autre étagère, celle où je range les achats plus récents : sur 28 livres, 18 par des femmes. 
HOURRA ! J’ai inversé le pourcentage. C’est aussi sur cette étagère que je range les féministes : Gloria Steinem, Roxanne Gay, Titiou Lecoq… 
De là à me dire que mon carottage est partial…
Pour en avoir le cœur net, il faudrait que je compte toute ma bibliothèque, sachant qu’il y en a dans toute la maison. C’est un boulot de fou, donc potentiellement pour moi au sens littéral ;  ce qui me retient  encore c’est 1) ça fait de moi une maniaco-compulsive, 2) j’ai peur du résultat. 

Je comprends exactement ce que dit Alice Coffin (le génie lesbien, j’y viendraiquand elle dit qu’à partir de maintenant (elle a 40 ans) elle ne lit plus que des livres écrits par des femmes, pour corriger sa vision du monde. Ce n’est pas exactement écrit comme ça, mais c’est l’idée. Dans son livre, elle cite sa compagne qui lui répond quand elle l’interroge sur un auteur connu de son pays qu’elle ne connait pas « je ne sais pas, le temps que j’ai, je le consacre aux femmes ».

J’aimerai faire mienne cette maxime. J’aurai 50 ans cette année, 62% de ma vie a été consacrée à lire des hommes. Si à partir de maintenant je ne lis que des femmes, alors quand je meurs vers 85 ans (espérance de vie en France en 2019) j’aurai rétabli la parité dans mes lectures. 
Je pourrai déjà commencer en faisant « une année sans les hommes » en 2021 (je salue ici Siri Hustvedt et son roman « un été sans les hommes »). Et tout de suite je stresse : comment faire si Pete Fromm sort un roman ? ou Jonathan Franzen ? ou John Irving ? ou Sylvain Tesson ? 
Je les garderai pour 2022 et en attendant j’aurai découvert plein de nouvelles auteures.
Et je vais de ce pas retourner dans ma lecture de Valérie Rey-Robert (le sexisme un affaire d'hommes).
Quand on commence on ne s'arrête plus.

Dernière minute pour mettre au pied du sapin

Tiffany  McDaniel

Tiens, la nuit où tu es née, ton père a compté toutes les étoiles dans le ciel. Ca lui a pris toute la nuit, mais il l’a fait. Tout comme il a compté les étoiles la nuit qui a suivi la naissance de tous tes frères et sœurs. Si tu lui demandes combien il y en  avait  dans le ciel la nuit où Leland est né, il te dira le nombre exact, en ajoutant  qu’il y en avait 5 de moins que la nuit de Fraya. La nuit de Trustin, c’est celle où il y avait le plus d’étoiles filantes, tandis que celle de Lint avait plus de lune qu’autre chose. Flossie qui rêve d’être une star est celle qui en avait le moins. Et tu sais  qui en avait le plus ?

Betty  -Tiffany McDaniel

Aux superbes Editions Gallmeister, dans la lignée des tous les romans publiés chez eux : My absolute Darling,  Sauvage, Dans la forêt... 

C'est une histoire de naissance et de connaissance, de vie surtout. L'auteure est jeune, c'est l'histoire de la famille de sa mère, dans l'Amérique des Appalaches (qu'on sait aujourd'hui dévasté économiquement et par les opioïdes, mais ce n'est pas de ça dont on parle dans le livre). C'était une période où tout semblait possible, ce qui le sera final pour la narratrice.

Justesse des émotions, écriture fluide et précise (dans la même tonalité que My  absolue Darling), on y parle de violences dans la famille et de ce laisse des traces dans la suivante,  de lien avec la nature, d'un père décalé dans le monde toujours au  diapason des siens. Un bijou.


mardi 22 décembre 2020

Compter #1 - Lettre à un magazine qui fut mon preféré



Je suis abonnée à Lire magazine littéraire depuis des années, j’apprécie avec des hauts et des bas ; de plus en plus de bas, tout en me disant que je dois soutenir ce type de presse, parce que j’aime la littérature, toute la littérature. Mais force est de constater que je ne pioche plus mes lectures dans cette revue (où je pioche mes lectures fera l’objet d’une prochaine analyse).

Le numéro de novembre m’a profondément agacée, en le feuilletant j’avais l’impression qu’il n’y avait que des auteurs masculins, cités, photographiés, dont on lisait les extraits qualifiés d’ŒUVRE. A tel point que je n’ai pas lu ce numéro.
Arrive décembre, avec les 100 livres de l’année selon Lire magazine littéraire. Même sentiment d’agacement ; cependant j’ai décidé d’être plus objective, alors j’ai compté. Un simple comptage, rien de scientifique, pas de population placebo, pas d’échantillon test. Juste 1+1+…

Je me suis contentée des pages 48 à 90 consacrées « 100 livres de l’année », celles qui font la couverture. 100 livres, j’ai noté 97 auteurs, parfois il y a 2 auteurs pour un même livre (les essais surtout) et d’autres fois plusieurs livres pour un même auteur (c’est plus rare).

Sur les 97 auteurs cités, 62 sont des hommes, et 35 dont des femmes -  des auteures -  soit 64% des meilleurs livres de 2020 pour Lire magazine littéraire sont écrits par des hommes. 
Je noterai juste ici que le Président Directeur de la publication est un homme, de même que le Directeur Général, que le Directeur de la Rédaction. Il faut arriver aux rédacteurs en chef adjoint pour trouver la première femme de la hiérarchie aux côtés d’un autre adjoint homme. 
Que dire des chroniqueurs ? 6 (dont Sylvain Tesson que j'adore, gentiment misogyne, si on peut être misogyne de façon « gentille ») parmi les 6, deux femmes chroniqueuses. Sur les 37 personnes ayant collaboré au numéro, 14 sont des femmes soit moins de 40%.  Doit-on s’étonner alors d’une sélection très largement masculine ? 
Oui, on doit s’en étonner, on doit même s’en indigner.

Je poursuis mon comptage : 
La moitié des auteurs cités ont leur photo en illustration : on voit donc entre les pages 48 et 90, 2 fois plus d’hommes que de femmes en photo. Ce qui est effectivement une illustration du monde qui nous entoure ! Pas du monde tel qu’il est et que nous voyons dans nos vies, dans nos familles, dans la rue, mais du monde tel qu’il est représenté.
Un seul auteur a droit à un « 4 pages » : c’est un homme, ensuite les reportages « double page » sont autant consacrés à des hommes qu’à des femmes (2 à chaque fois).  De même pour les articles qui occupent une pleine page : 7 pour chacun des sexes, cependant les femmes doivent plus souvent partager leur page (2 « pleines pages » sur 7 consacrées à au moins une femme sont partagées) soit avec un homme, soit avec d’autres femmes (jusqu’à 3 femmes en même temps).

Toujours entre ces mêmes pages, il y a à plusieurs reprises des double pages d’articles sans mention d’une seule auteure.  Je lis mon magazine, je regarde les auteurs qui « ont fait 2020 » et la revue ouverte sur les genoux : des hommes uniquement. Pas juste une fois dans le magazine, mais plusieurs fois : pages 62 et 63, pages 66 et 67, pages 74 et 75 et pages 84 et 85. Donc 8 pages consacrées à des auteurs, uniquement. L’inverse n’existe pas.

Je résume : sur 43 pages, 24 pages (vous referez mes calculs) sont donc entièrement occupées par des hommes. Plus de la moitié. Vous allez me dire : c’est bien, c’est à parité !
Et bien non. 
Car les pages restantes, les 35 femmes les partagent avec 32 auteurs masculins. Petit calcul rapide : elles représentent 36% des auteurs de l’année, sont regroupées sur 25%  des pages. Chercher l’erreur, pas dans mes calculs, il y en a surement, la démonstration est là. Non seulement elles sont moins nombreuses, mais en plus on réduit encore leur place. Et c’est juste un magazine.

Merci de ne pas me répondre  :
  •  « Comment  avez-vous fait vos calculs ? » Si vous ergotez sur mes calculs -  sachez d’abord que je peux vous donner le tableau de comptage – c’est que vous vous trompez de sujet : ce n’est pas celui de la précision à l’unité qui importe, mais celui de la tendance, elle ne changera pas avec un en plus ou en moins. Et la tendance est écrasante.
  • « On ne fait pas un magazine, et surtout pas les « 100 livres de l’année » avec un oeil sur la parité et sur le quota des pages attribuées aux deux genres ». Je l’imagine bien. Mais rien ne vous empêche de regarder le résultat d’ensemble et de vous interroger : est-ce représentatif de notre année littéraire ? Quels livres on a loupé ? Comment on a pu les rater ? Quels biais apporte la composition de notre staff ? de ces contributeurs ? Que pouvons-nous changer (si vous le voulez bien sûr) ?
  •  « On n’est pas responsable de la sélection des éditeurs et des sorties, on prend ce qui est présenté ». Et vous pourriez ajouter « On est juste à l’image de ce qui est publié ». D’accord. Alors, vous êtes d’accord de perpétuer la surreprésentation des hommes dans la littérature (et autres essais grand public). Vous pourriez, là encore vous poser la question de votre responsabilité d’éditeur de presse. Vous pourriez interroger cette surreprésentation, interpeller les maisons d’édition, en trouver d’autres différentes (que les grandes classiques), chercher, creuser, donner plus de place aux  auteures… Bref, faire votre travail de journaliste et nous montrer les biais de notre monde au  lieu de les reproduire.
Ne me dites pas non plus « Dans le numéro quarante douze, nous avons consacré plus de pages aux femmes » ; « nous avons des hors-séries consacrée à Agatha Christie, Marguerite Duras et blabla »…(et aussi à  Lucky Luke, à James Bond et à Shakespeare, et une couverture à Joel Dicker,  alors qu’aucune écrivaine n’a fait votre couverture ces dernières années). Je doute que ce comptage rétablisse un quelconque équilibre, nous partons (tous) de trop loin. Je compte pour montrer, pour qu’on s’interroge. Ne vous justifiez pas, évoluez et faites-nous évoluer, montrez-nous nos biais à défaut de les rectifier, ça aidera tout le monde.

Ne me demandez pas « Quelles auteures  ont été oubliées ? » C’est vous les journalistes, pas moi.  Trouvez-les. Ca nous évitera peut être d‘entendre parler toutes les années des mêmes auteurs et d’être saturé de Carrère, Mauvignier, Enard… tous très bons, mais omniprésents.


Par pitié évitez moi : « si on va par là, il faut qu’on aussi qu’on se mette à compter toutes les minorités». D'abord, les femmes ce n'est pas une minorité, c'est la moitié de la population. Et oui, il faut bien commencer bien quelque part. Et vous en êtes à peine au début.


Et oui, je suis d’accord avec vous, plus de parité dans votre équipe ne garantit pas une meilleure représentation (au sens plus juste des hommes et des femmes) dans les pages de votre magazine (quoi que ?). Mais démontrera que vous en avez conscience et que vous y portez un minimum d’attention.


J'envoie ce courrier à Lire Magazine Littéraire.
Je suis curieuse de leur réponse (si jamais ce courrier est lu).

lundi 21 décembre 2020

Vivre au féminin impose de ne pas (toujours) vouloir (sa)voir

 

Le duo de Deborah Levy

"Comme tout ce qui implique de l’amour, nos enfants nous rendaient heureuses au delà de toute mesure – et aussi malheureuses – mais ne nous mettaient jamais dans un état aussi déplorable que le faisait le neo-patriarcat du 21ème siècle. Ce dernier exigeait de nous d’être passives mais ambitieuses, maternelles mais pleines d’une énergie érotique dans le sacrifice mais comblées – nous devions être des Femmes Modernes et Fortes tout en étant soumises à toutes sortes d’humiliations, tant économiques que domestiques. Si nous  passions la plupart de notre temps à culpabiliser sur tout, nous n’étions pas certaines pour autant de savoir ce que nous avions fait de travers.
Ce que je ne veux pas savoir -  Deborah Levy

C'est l'autre livre (prix Femina étranger) de Déborah Levy sorti en même temps que le coût de la vie. Je ne sais pourquoi dans nos librairies deux livres en même temps d'une même auteure. On reste dans le même esprit, une lecture décalée de la vie, des liens qu'on ne ferait pas sans elle.
Quelqu'un m'avait dit un jour "notre place dans le monde est là où tu fais des liens qui ne se feraient pas sans toi". Cette personne est décédée depuis plusieurs d'années déjà, elle n'avait pas 40 ans, mais elle avait compris ça.
Je ne sais pas si Débrroah Levy sait qu'elle fait des liens qui lui donne une place dans le monde, en tout cas dans le mien!

Et en cette fin d'année, elle m'encourage : "pour devenir écrivaine, j'avais du apprendre à interrompre, à parler haut, à parler fort, puis bien plus fort,  et à  revenir à ma propre voix  qui ne porte que très peu."
Non que je ne veuille devenir écrivaine, mais juste se faire entendre. Et, je commence à comprendre qu'il va falloir que je change de tactique.

mercredi 18 novembre 2020

Vive au féminin : les choix ont un coût


 "Quand une femme doit trouver une nouvelle façon de vivre et s'émancipe du récit sociétal qui a effacé son nom, on s'attend à ce qu'elle se déteste par-dessus  tout, que la souffrance la rende folle, qu'elle pleure de remords. Ce sont les bijoux qui lui sont réservés sur la couronne du patriarcat, qui ne demande qu'à être portée. Cela provoque beaucoup de larmes, mais mieux vaut marcher dans 'l'obscurité noire et bleutée que choisir des bijoux de pacotille."

Le coût de la vie - Deborah Levy

C'est effectivement l'histoire d'une femme qui change de vie, une écrivaine qui quitte sa maison, son mari, garde ses deux filles (grandes) et qui le vit bien. On ne sait pas pourquoi elle part - peu importe d'ailleurs - elle se crée sa nouvelle façon de vivre, cherche un nouvel équilibre centré sur ce qu'elle veut/peut, qu'elle trouve (vite). Sa nouvelle vie - chaque jour nouvelle - est plus créatrice, moins routinière, plus libre au sens de moins d'obligations sociales ou d'attendus familiaux.

Simone de  Beauvoir le disait bien "pas de mari, pas d'enfants je n'ai pas le temps" sous-entendu pour réfléchir et écrire.

Les femmes mariées avec enfants le savent "un mari, des enfants, un boulot, je n'ai pas le temps" sous-étendu pour moi, pour réfléchir et pour écrire (ou peindre, ou lire, ou vivre ...) pour donner au Monde. Elles sont des "bêtes de somme" au service d'autres qu'elles mêmes.

Bête de somme (définition) : un animal domestique utilisé par l'homme comme animal de travail pour porter des charges.

Sous entendu charge mentale, sociale, affective, émotionnelle...

mercredi 4 novembre 2020

Se moquer de (presque) tout

L'Inde dans les années 1920

"J’ai donc rejoint, de fort mauvais humeur, Annie et lui pour les deux plus longues heures de ma vie, assis à l’avant d’une Rolls Royce ridiculeusement camouflée, pendant que l’homme auquel je viens de sauver la vie est assis à l’arrière et essaie de flirter avec l’objet de mon affection. Sur l’échelle des expériences, celle-ci se situe légèrement au-dessus d’une attaque au gaz moutarde dans une tranchée."

Les princes de Sambalpur – Abir Mukherjee

En ces temps confinés, je me sens totalement enfermée. Privée de Beau, d'expositions, de paysages autres que le parc en face de chez moi, de grandes toiles au cinéma, de la Vie-Comme-Elle-Va dans les rues, de voyages... Je cherche par tous les moyens à m'évader. 

Et je finis par y arriver en lisant loin, en regardant des films d'histoires (les petites,  pas la Grande - je suis une "femme à histoire(s)" comme dit mon iMari) sur des espaces ouverts. J'ai abandonnée les séries Canal qui se passent en France (Baron Noir, Engrenages : glauques et enfermants, même si très bien).
J'ai opté pour "Un garçon convenable" sur Netflix, mini série d'après le pavé littéraire de Vikram Seth. Le livre est bien mieux que la série, mais comment retranscrire les nuances des 1000 pages en 6 épisodes? 
Ca m'a fait l'effet attendu : le voyage en Inde, celle de 1950, très moderne par certains aspects et surtout insouciante et porteuse d'espoir.
J'ai poursuivi avec ce roman de Abir Mukerjee (dont je vous ai déjà parlé, il y a un an, c'est un Ecossais rappelez-vous), dans l'Inde coloniale des Maharadjas, des Princes, des diamants et des éléphants. 
C'est classé roman policier, il faut bien un critère. On ne le lit pas pour l'intrigue, on le lit pour le dépaysement, pour être écrasée par la lumière, mouillée par la mousson, prise dans la chaleur, enivrée des odeurs, ébaubie des rites, curieuse des religions, amusée par les protagonistes qui ne sont pas des héros, décalée au début du siècle dernier où tout prend du temps, quand prendre un verre était un rituel en smoking...
Et soignée par l'humour - so British - dans une écriture quasiment au deuxième degré, comme une discussion  dérisoire tout du long où on passerait son temps se moquer gentiment de tout.
J'aurai besoin en ce moment de me moquer de tout. Ce roman est un remède, le temps de ces 300 pages.



Ce qui nous dépasse, et nous enchante aussi


Louise Erdrich

"Il est difficle pour une femme de reconnaitre qu’elle s’entend bien avec sa mère - curieusement, cela parait une forme de trahison, du moins c’était le cas chez d’autres femmes de ma génération. Afin d’entrer dans la société des femmes, d’être adultes, nous traversons une  période où nous nous vantons fièrement d’avoir survécu à l’indifférence, de notre mère, à sa colère, à son amour écrasant, au fardeau de son chagrin, à sa propension à picoler ou au contraire à ne pas toucher une goutte d’alcool,   sa chaleur ou à sa froideur, à ses éloges ou à  ses critiques, à ses désordres sexuels ou au contraire à sa dérangeante transparence. Il n’est pas suffisant qu’elle ait transpiré, enduré les douleurs du travail, donné naissance à ses filles en hurlant ou sous anesthésie locale ou les deux. Non. Elle doit être tenue reposnsable de nos faiblesses psychiques pour le restant de ses jours. Il n’y a pas de mal à se sentir proche de son père, à pardonner. Nous le savons toutes. Mais la mère est contrainte à un tel niveau qu’il n’y a plus de règles. Elle doit tout simplement être accusée."

Ce qui a dévoré nos coeurs de Louise Erdrich

Louise Erdrich est une écrivaine américaine, figure de la littérature indienne, elle milite d'ailleurs pour la renaissance de la culture amérindienne. Ce n'est pas la première fois que je la croise dans mes lectures, mais c'est la première fois que je la lis. 

C'est une histoire de deuil et d'amour, et de ce qui se transmet d'une génération à une autre sans savoir, le bon comme la malédiction. C'est une histoire où les femmes se soutiennent, s'entraident et s'en sortent. De légendes indiennes qui resurgissent sans qu'on comprenne prosaïquement ce qu'il se passe, mais qu'on accepte comme un fait, pas comme un phénomène.

L'écriture est belle, et me fait l'effet d'un carré de chocolat à sucer lentement. Chaque mot compte, chaque phrase a plusieurs niveaux de sens, et je me suis régalée à relire plusieurs fois certains paragraphes pour m'en repaitre (sans danger!).

Quand aux mères, les nôtres et celles que nous sommes, il y aurait tant de choses à dire...

Je me contenterais de dire que c'est aussi ce que nous en faisons, que ce soit un cadeau ou une malédiction.