dimanche 24 octobre 2021

Désorientée

Quand James Blunt est un symptôme


J'ai été désorientée.
Je viens juste d'en sortir.
J'ai mis quelques temps à m'en rendre compte. Puis j'ai laissé faire. 
Ca fait moins de 10 jours que je suis lucide sur le sujet.

Deux semaines avant de me faire opérer (puis plus opérer) à coeur ouvert, j'ai commencé la série "Grey's anatomy". 
Quelle personne saine d'esprit regarde une série qui a plus de 15 ans, qui montre des corps ouverts, des by pass cardio, des situations critiques, des gens qui meurent sur la table d'opération, et d'autres qui ne se réveillent pas de l'anesthésie,  une dizaine de jours avant de passer au bloc?
Mais ça évidemment je ne l'ai pas vu toute de suite. Je me suis dit que peut-être quelque chose clochait quand je regardais les épisodes dans ma chambre d'hôpital et que je craignais que le personnel ne me fasse une remarque. Là, je me suis dit que, peut être ce n'était pas la meilleure série à regarder en ce moment.

J'ai voulu écrire mes directives anticipées avant d'y aller. A part rester plantée devant mon écran, je n'ai pas écrit un mot sur le sujet. Je ferai ce truc, un jour, je pense que c'est important. Ce qui est important surtout est de le faire à un moment où tout va bien, et où on est lucide avec les idées claires.

J'ai écouté James Blunt en continu. Que James Blunt. Et c'est là où je me suis dit que j'étais désorientée. 
Alors que j'étais rentrée de l'hôpital que je n'avais pas été opérée, que tout irait bien puisque le catharisme interventionnel venait à ma rescousse, que les hippocampes feraient leur charge et je ne serai pas obligée de mettre des cols roulés le restant de mes jours pour cacher ma cicatrice au thorax.
Mais j'ai continué à écouter James Blunt et à regarder Grey's Anatomy. 

Je suis aussi allée courir un lundi matin avec James Blunt dans les oreilles, au lieu d'aller au buro.
Je suis allée voir Dune (le film) à alors que j'étais en arrêt maladie et rien ne m'y obligé.
J'ai dormi plus de 10 heures par nuit, je n'ai vu personne de la semaine, j'ai fait des copier-coller de SMS pour dire que j'allais bien, que c'était chouette. Je regardais les gens qui meurent dans Grey's anatomy.

J'ai lu des dizaines de messages d'amis et de connaissances qui me disaient que peut-être reprendre le travail dès le lundi suivant la sortie d'hôpital c'était rapide.
Je me suis effondrée en pleurs chez le cardiologue lors de la visite de routine.
Et là au Nième message d'une copine qui m'a dit explicitement : prends une semaine de plus. J'ai compris.
J'ai remis la play list de James Blunt et j'ai attaqué la saison 4 de Grey's anatomy.
J'étais désorientée. 
J'ai eu tellement peur de cette opération qui n'a pas eu lieu. Il m'a fallu du temps pour évacuer la peur.
Et me vivre comme une ressuscitée, qui ne peut pas reprendre la même vie. Pas exactement la même vie. 
Donner un coup de pousse aux changements qui se dessinent, acter ce qui est déja engagé et ne pas regarder derrière.

Et un jour en allant courir, James Blunt était de trop. 


vendredi 15 octobre 2021

C'est pour longtemps et plus encore

Aux rencontres d'Arles 2021

Des années après, la même sensation.

C’est comme un accouchement. Ce n’est pas le moment le plus agréable, mais tout ce qu’on a fait avant était pour en arriver là. Et à ce qui suivra après.

L’accouchement est la première étape de séparation. Tout ce qui suit sert à se séparer, dans de bonnes conditions : qu’ils soient autonomes affectivement, socialement, intellectuellement … et un jour financièrement. 

Bref qu’ils vivent leur vie. La leur, pas celle qu’on a pensée pour eux, ni celle qu’on aurait envie de vivre à travers eux. 

Quitter la maison est la deuxième étape. Très symbolique, très visible et vivace.

Je ne sais rien des étapes suivantes, ni s’il y en d’autres, je sais que celle-là me marque autant que la première.

J’ai su, j’avais senti à la naissance, quand je l’ai tenue dans mes bras, que désormais je serai vulnérable.

Avant, je me sentais invincible. Un enfant m’a ramené à plus de mesure.

C’est par là, c’est par mes enfants que je suis devenu vulnérable, sensible, atteignable, voire corruptible.

Ce dont je me doutais déjà à l’époque que ce serait pour longtemps, ce que j’ai compris l’autre jour en a laissant dans son studio d’étudiante, c’est que ce serait pour toujours.

jeudi 30 septembre 2021

La charge des hippocampes

Carnet de coloriage (inutilisé)

Nous sommes demain et la maladie est toujours là et pourtant je vais quitter l’hôpital. Mon trou dans le cœur ne sera pas bouché aujourd’hui. Ni demain.
Mais fin novembre. 
Par les hippocampes. 
C’est eux qui vont agir, avec leur danse gracieuse ils vont entrer dans mon cœur et aller boucher ce fichu trou. 

Le joueur d’orgue me l’a dit hier soir, tard. Il est venu dans ma chambre encore revêtu de sa tenue de salle, me dire que j’étais « une excellente candidate » pour une opération par cathéter. Que je ne passais pas au bloc demain matin . Que je pouvais sortir le jour suivant et que je reviendrais fin novembre pour la charge des hippocampes, et que je ne resterai que trois jours.

Rebondissement. Bouleversement émotionnel. Désorientation. 

J’ai eu du mal à cacher ma joie. Comme souvent quand je suis désorientée, j’oublie de poser des questions et j’oublie les réponses si par hasard j’arrive à poser quelques questions.
Dans ma chambre, je n’ai pas reconnu le joueur d’orgue, j’ai tout de même fini par comprendre que c’était le même quand il m’a de nouveau posé des questions sur mon boulot. 
Je ne sais pas son nom, il me l’a dit en salle, mais évidemment je ne l’ai pas saisi.
Je ne sais pas si c’est sous anesthésie générale, mais je crois que oui par ce que l’intervention est un peu longue.
Je ne sais pas quels sont les risques de cette intervention, mais il me semble bien moindre qu’une opération à cœur ouvert.
Je sais que ce médecin est LE spécialiste de cette intervention, qu’il en fait neuf cette année que je suis « entre de bonnes mains » m’a dit l’autre médecin, plus âgé qui la tête et la voix d’un Professeur de médecine.
Et je sais qu’il a eu le temps d’arriver au match de foot avec quelques minutes de retard et que « nous avons gagné », mais je ne sais pas qui est le « nous ».

J’ai l’impression d’être ressuscitée. Je suis toujours désorientée : que vais-je faire de toute cette lecture prévue pour mon arrêt ? Que vais-je dire à mes clients que j’ai mis en sommeil pour un mois ? J’ai une liste de documentaires à regarder, un carnet rempli de choses que j’aimerai faire et écrire pendant ma convalescence, une liste d’expositions à voir, un cahier coloriage…
Il est écrit que je ne ferai jamais de coloriage.

mercredi 29 septembre 2021

Hippocampes et momies

La fille du professeur - Sfar, Guibert

Ils ont fait des progrès, du moins j’ai l’impression. Ce n’est pas comme si j’y passais beaucoup de temps non plus, mais dans ma représentation ils étaient moins attentifs. Ils font attention de bien nous appeler par notre nom, de nous parler directement et surtout de nous poser beaucoup de questions, probablement parce que si on parle, on est moins anxieux. 

Il n’empêche, dès qu’on est à l’hôpital, on est plus tout à fait un adulte valide, entier, autonome. 

Déjà notre anxiété nous fait gentiment régresser, on abandonne inconsciemment et pourtant volontairement une partie de notre autonomie au moment où on franchit la porte du service où va rester quelques temps, ce temps pas toujours bien défini d’ailleurs. On lâche prise sur le temps et le déroulé nos journées, il est difficile d’avoir des horaires exacts pour la prise de sang, les différents examens, radios, échographies, cathétérisme…et encore moins sur les horaires des repas, quand on y a droit. Comme les enfants, notre emploi du temps est fixé par une main invisible et une voix plurielle, qui donnent des réponses aussi différentes que le nombre de fois où on pose la question.

Puis le corps, exposé, immobilisé, regardé, ausculté par toutes et tous. Ce corps dont on perd la maitrise et pour lequel il faut demander l’autorisation pour se tourner, s’habiller, se lever. C’est humiliant de ne pas pouvoir aller seule aux toilettes, de galérer pour approcher sa tablette et se servir un verre d’eau, de regarder son portable s’éteindre parce qu’on n’a pu atteindre la prise … C’est le corps abandonné  dont on n’a ni la maitrise ni la jouissance, qui ne nous appartient pas tout à fait.

 

Tout le monde te parle, te pose des questions : le brancardier, l’aide technique dans la salle examen, le médecin…. Ca fait partie du job, de ce qu’on leur enseigne. Ils écoutent et posent plus de questions. Des vrais questions, qui font une conversation, pas la pluie et le beau temps.

Je n’ai jamais aimé qu’on me pose des questions, encore moins personnelles. Fut un temps où je trouvais intrusif quand le lundi au bureau on me demandait ce que j’avais fait le week-end. Quand on me pose des questions sur mes enfants, j’ai toujours un temps d’arrêt pour me rappeler que ce n’est pas une agression, juste une question.

Si j’avais su qu’on me poserait autant de questions sur le livre que je lis et que je trimballe pour ne pas regarder le plafond dans les temps d’attente, j’aurai choisi un autre livre, plus facile à raconter, moins clivant. C’est plus dur pour le métier, mais je me demande si je ne vais pas mentir, donner un métier plus simple, moins exotique.

Je lis « un appartement sur Uranus » de Paul B. Preciado. Le B est l’initiale de Beatriz. Paul B. Preciado est un homme transgenre, bien qu’il n’aimerait probablement pas qu’on dise ça, puisque tout son propos est bien là : le genre, comme beaucoup d’autres barrières est socialement construit et que toutes ces normes sont à déconstruire. Il se vit en transition, sur la frontière, dans une zone non binaire, non encore nommée probablement. C’est bien tout sa reflexion qu’il étend à bien d’autres concepts (les frontières géographiques, les races, …) il navigue (trop) facilement d’un concept à l’autre, ça demande une attention de lecture plus longue qu’un trajet en brancard. Ce livre est le rassemblement de ces chroniques parues dans Libération entre 2014 et XXX, c’est autant la transition de sa pensée, de son identité (ni homme ni femme mais sur la frontière), de son identité administrative…

Ce n’est pas du tout évident de raconter ça à qui que ce soit. Le brancardier a d’ailleurs commencé à me parler planète : « Uranus c’est la plus loin de la Terre c’est ça ? », « les plus proches sont… » il est capable de les citer (moi pas) et de me dire que la dernière découverte s’appelle … là encore je ne sais pas. Je le lui dis. 

« Ce n’est pas un livre sur les planète alors ? » Ben non.

« Alors de quoi ça parle ?» Et c’est là que ça se corse, dans l’ascenseur entre le 3ème et le rez de chaussée.

L’infirmière au cathétérisme a été beaucoup plus loin dans ses questions, j’ai fini par tout expliquer. Elle était très intéressée et m’a parlé de son oncle qui est devenu une femme, et qui a épousé une femme devenu un homme rencontré là où il avait fait sa transition.  Ces histoires de vie sont incroyables, c’est bien ce qui me fascine, c’est bien au delà de mon système de compréhension, je suis totalement en terra incognita.

 

Le cathétérisme est un truc étonnant, une fibre optique est passée dans la veine de l’aine et remonte jusqu’au cœur et poumon. On le voit sur un très grand écran, ce fil qui avance, se cabre, se plie, s’enroule, se déroule, danse comme un hippocampe. C’est le médecin qui manipule l’hippocampe, en pressant sur la jambe à différents endroits, cuisse, genoux, mollets, orteils. Comme un orgue. Je voyais ça plus comme une play station (je sais à peine de quoi je parle), dans les faits c’est un joueur d’orgue qui fait danser un hippocampe.

Le médecin n’était pas intéressé par mon livre, et comme moi, je n’étais pas intéressé par le foot, il m’a interrogé sur mon boulot. J’aurai du contourner certaines questions, donner d’autre réponses. J’ai fini par être brusque et changer de sujet « expliquez-moi ce que vous faites et ce que je vois ».

Moi qui suis si douée d’habitude pour faire parler les gens, là j’ai plus de mal. Il faut dire aussi qu’anxieuse et en pleine régression, je perds une partie de mes capacités relationnelles, et me replie au fond ma grotte, ou comme un hérisson roulé en boule, tout piquant dehors.

 

Après la séance de danse des hippocampes, c’est 6 heures de momie. Un pansement délicat, gracile et peu envahissant (sarcasmes) parcourt la jambe sur deux tiers de la longueur, et une compression appuie sur l’aine. 

Consigne : ne pas plier la jambe, garder l’aine bien étendue. Ce qui veut dire position allongée pour les 6 heures qui viennent, et branchée pour suivre le rythme cardiaque et le pouls avec une prise au doigt. Une momie immobile, connectée. C’est la version du 21ème siècle. 

Puis c’est la nuit.

Pour ne pas céder à la panique ou au désespoir, un peu, beaucoup d’imagination folle est indispensable. Convoquer des souvenirs, ceux qu’on pensait avoir oublié, inventer des histoires avec des personnages fictifs, rêvasser sur des personnages réels : je crois que mon cerveau n’a jamais autant travaillé la nuit. Le médecin m’a dit qu’avec ma maladie mon poumon recevait deux fois plus de sang que mon cerveau. Ce à quoi j’ai répondu que c’était une pathologie pas une maladie, mais qu’il savait mieux que moi les termes à utiliser, mais "pas maladie parce que je n’avais pas de symptômes". Pas de symptômes, pas de maladies. Il a souri, mon ton a du l’amuser, il a fini par me dire qu’un fois réparée je courais plus vite. 

En cherchant sur internet ce matin, je ne suis pas sûre du tout, je suis presque certaine du contraire, c’est bien une maladie - congénitale - que j’ai. Les symptômes sont en devenir, ou déjà là (trop de sang dans les poumons, cœur dilaté d’un côté), même si je n’ai pas envie de les (sa)voir.

Demain, la « maladie » ne sera plus là.

 

dimanche 5 septembre 2021

Helléniques portraits élogieux # à table

La Piquette en version blanc

 « I don’t do reservation, love”, m’a dit la taulière du restau au coin de la rue sur l’île quand en passant je lui ai demandé si on pouvait réserver une table pour le soir, vu qu’à partir de 20h30 se forme une longue queue. Ca fait exactement trente ans qu’on ne m’a appelé « love », depuis que je n’habite plus Leeds (UK). La première qui m’a donné ce nom est la milkwoman qui passait le vendredi soir dans notre shared house prendre les commandes et encaisser les sous. Je ne sais plus si mes flatmates avaient droit aussi au surnom, la première fois j’ai hésité entre loaf, laugh, sans être certaine d’avoir bien compris, mais je ne voyais pas le lien avec le roti ou le rire. Avec l’accent du Yorkshire ça donne quelque chose comme « loaf »  et je l’ai mieux compris quand la dame des sandwich m’a dit « tha, love » pour « merci ma chérie ». Trente après, j'ai eu l'effet d'une madeleine de Proust à l’oreille ! Je me suis sentie petite et très inexpérimentée devant cette tenancière, grande et forte de sa personne, mais nous sommes venus de bonne heure et nous avons eu une table, sans réservation.

Le mot est un concept, dans plusieurs restaurants qui « font les reservations » nous sommes arrivés sans et nous avons eu une table : avant, à côté, ou à la place, mais à chaque fois nous avons mangé. Souvent bien, parfois très bien, jamais mal.

La table ne fait pas le service, et encore moins le menu.
Le kebab ici est une saucisse grecque, un mélange de viande agneau, porc et bœuf ou poulet. Bref ce qu’il doit rester en cuisine. Pour avoir un kebab, il faut demander un gyros, il existe en porc et poulet pas en agneau (ça c’est en Turquie). Le burger ne comprend que le pati de viande, pas le pain. La tête de mes iAdos quand ils ont vu arriver leur assiette de viande avec plein de légumes (et des frites tout de même) mais sans pain ! 
Le souvalki est la brochette et le souvlaki portion regroupe 3 brochettes avec du tzatziki, des tomates, du pain pita et de la salade, souvent des frites.
Le tzatziki peut être « kissing tzatziki» ou la version « no kissing », c’est la quantité d’ail qui fait la différence. Si vous en mangez tous les deux, il est alors possible de prendre la version no kissing et s’embrasser quand même !

Le service est … difficilement qualifiable. Pas au sens où il est mauvais, au sens littéral où je ne trouve pas de qualificatif. Les gens en contact avec les touristes sont vaccinés : le gouvernement grecque n’a pas vacciné ses vieux, il a vaccinés ceux qui travaillent. En France, nous avons salué les petits métiers en contact avec le public lors du premier confinement, mais au delà de notre respect, ils n’ont pas eu notre attention, ni rien de plus que nos intentions. 
Vaccinés et sympas, toujours agréables. 
Etourdis; je dirai. 
Oui, le service est étourdi. Une partie de notre commande a été oubliée de façon quasi systématique : un jus d’orange, un tzatziki, des pancakes, des cafés, le plat principal (c’est plus embêtant). Parfois nous avons reclamé (il faut bien mangé !) parfois non. 
Un matin, avant de prendre un bateau pour changer d’île, nous sommes tombés dans un café tenu par une grande dame, tout en muscle, qui avait l’air de tout (libraire, professeure, marathonienne…) sauf d’une tenancière de café : 
Mon iAdo  : Je voudrais un chocolat froid, 
La Dame : Non, non ne prenez pas ça, il n’est pas bon.
Il commande des pancakes, plus tard arrive une haute pile de pancakes, et la dame nous dit : Je n’ai plus de pate à pancakes. 
Les autres iAdos attendaient tout de même leur petit-déjeuner. « ben des crêpes alors »
La dame : ok je fais de la pâte à crêpe.
Ce qui a pris un certain temps… Entre temps, nous n’avions pas eu nos cafés frappés : vous avez oubliés nos cafés ?
La Dame : oui ! totalement.
Ils ont fini par arriver, comme les crêpes d’ailleurs. Comme un couplet sur les plus jolies îles des Cyclades, comme un commentaire sur les livres que nous lisions…

Qui dit à table, dit que boire. Et là, ce n’est pas la joie. 
Ces vacances ont été mon « dry January version été ». 
La bière présente partout, plusieurs marques présentées comme locales ont toute le même goût, celui de la Heineken. Je crois que je ne connais pas de bière plus mauvaise. C’est pisseux, avec ce petit arrière-goût de plâtre et de rot dans la bouche. 
Je me suis abstenue.
 J’ai essayé plusieurs fois le vin. J’ai eu du vinaigre pétillant, buvable frais, à eviter dès qu’il est à température. J’ai eu de la piquette version blanc, qui donne l’illusion très frais mais reste de l’acide imbuvable au-delà. 
Deux fois, j’ai eu un très bon Chardonnay, dont un verre a été renversé par mon iAdo dans mon assiette, grande perte et grand regret pour une fois que j’avais quelque chose de respectable dans mon verre. 
La Grèce ne fut pas une découverte œnologique en ce qui me concerne. 
Dans les endroits touristiques j’ai essayé les cocktails. Je me suis aventurée dans les créations maisons, parfois à regret, surtout quand le verre s'est présenté tel un ballon de vomi vert, épais et odorant. Le serveur très content est venu me demander si le truc me plaisait ; j’ai dit oui, … il était sympathique.
La fois suivante je suis restée sur un classique Mojito, en me demandant où était le rhum..
Ce voyage ne fut pas une étape alcoolisée, comme certaines auparavant où bières, vins et cocktails étaient des tentations de tous les apéritifs.

 

dimanche 15 août 2021

Helléniques portraits élogieux # sur la route


Figurine votive, époque Mycéene (1500 BC)

A un moment, sur une île nous avons loué une voiture. Nous avons loué la veille de notre arrivée, en recherchant de façon systématique parmi tous les loueurs possibles, même les plus obscurs jusque dans les tréfonds du web, autre chose qu’un scooter ou un quad. Un véhicule susceptible de nous contenir à cinq. On a réduit toutes nos exigences quelles soient de couleur, de motorisation, de marque, de prix, si jamais on en avait eu, on n’en avait plus.

L’iMari a fini par louer un véhicule. Et quel véhicule !

Rien que la tête de nos iAdos quand ils ont vu l’engin valait tout le temps passé sur le web pour le dénicher. Je les avais un peu appâtés en disant que c’était un 4x4. Ce n’était pas un mensonge, c’est juste une vérité très limitée pour décrire le véhicule.

C’était une petite boite à savon, noire, cubique, plus petite que la Fiat Panda 4x4 que j’ai eu dans ma jeunesse. Deux portes, 2 sièges à l’arrière pour trois iAdos, dont un de plus de 1m80, un coffre minuscule contenant 2 valises, soit exactement moins de la moitié de nos bagages. 

En voiture Simone, fut un grand moment ! Où je crois que j’étais la seule à rire.

La boîte à savon nous a mené à bon port partout, fenêtres ouvertes car je ne suis pas certaine du bouton « clim » que nous n’avons d’ailleurs pas enclenché. La boite à savon est passée dans un chemin muletier si étroit que s’il y avait eu trois sièges à l’arrière nous serions restés coincés entre les deux murs de pierres. 

Elle a grimpé des chemins si raides pour aller au site archéologique de Minoa que sans son quatre roues motrices nous aurions du atteindre à pied (en plein soleil sous 40°C). 

La boite à savon nous a promené sur toutes les routes de l’île du Nord au Sud et retour, des crêtes des montagnes au chemin de plages. 

Et elle nous a protégé des chèvres.

 

Le loueur -  business familial Mama derrière le comptoir (pour y faire quoi, Dieu seul le sait), fiston à la relation clientèle, l’oncle à la mécanique (il va chercher le véhicule là où il est garé) nous avait fait la visite guidée de l’ile à partir de la carte en entourant savamment les lieux à visiter, en y ajoutant des noms de restau en grec et des kilomètres indicatifs entre deux destinations. 

Et surtout à un moment il avait dessiné une flèche en nous regardant dans les yeux d’un ton profond et sérieux « on this road, beware of goats ».

 

Mon iMari qui parle un anglais parfait quasi oxfordien n’a évidemment pas compris, alors que moi avec mon anglais de sabir (du moins ma prononciation) j’ai tout de suite saisi le danger. 

J’ai vu les chèvres embusquées sur le bord de la route, cachées derrière des talus, tapies dans les buissons, prêtes à se jeter sur notre capot lors de notre passage. J’ai vu les attaques, les détours à faire pour éviter les embuscades, j’ai vu les zigs-zags comme dans les auto-tamponneuses des foires de mon enfance. Ah ! ici les chèvres sont joueuses. Nous y ferons attention.

D’autres que nous ont été moins attentifs ou n’ont pas compris le « beware of goats », qu’à l’oreille il est aisé de confondre avec ghosts, gods, boats. Au menu de certains restaurants il y avait « goat in lemon sauce ». Nul doute que les chèvres en embuscade avaient gagné sur les boites à savon motorisées.

 

Sur la route, il y aussi des ânes seuls avec leur corde au cou, trainant leur piquet derrière eux. Ils nous font un remake de la Chèvre de Monsieur Seguin. Il y a des motos et des scooters, mais peu de casques. Il y a des touristes à pied, des crottins et des chèvres, peu d’entre elles en embuscade, je dois le reconnaitre. Au mieux campée à l’ombre d’un rocher, au pire au milieu de la route, immobile, ne montrant que peu d’enclin à sauter sur le capot de quelque engin que ce soit. Fut-il aussi attrayant que le nôtre.

samedi 14 août 2021

Helleniques portraits élogieux # à la plage

Magne - Kotronas


Elle est à moins de trois cents mètres de la maison. Il faut longer le figuier, se coincer dans l’ombre du mur, parcourir les quelques mètres en plein soleil, traverser la grande route avant d’atteindre la pinède. Une vraie pinède avec des pins qui s’évasent en haut comme des parasols, le sol couvert d’aiguilles rousses en tapis, l’odeur sèche des résineux. Elle descend en pente douce jusqu’à un semblant d’escalier qui mène à une étroite plage de sable et cailloux. C’est plus une bande étroite entre une falaise et la mer qu’une plage, dans une anse marquée d’un côté par une chapelle blanche aux bords bleu et de l’autre par un moulin qui aurait perdu une partie de ses ailes. L’eau y est bonne, on y entre sans hésitation, le fond est clair, le port est au loin on voit le défilé des bateaux qui débarquent leurs lots de fumeurs, d’instagrameurs et de canaris.

C’est une plage qui a son quota de pneus. Le plus choquant c’est que ça ne nous choque plus. 

Il y a un dans la pinède, pas loin de la poubelle, juste avant l’escalier et un autre dans un coin de la plage. Il y a aussi son lot de bouteilles de bières, vide ou à moitié. Pas des canettes, les bouteilles en verre, la Lager locale, par litre. Ici, on ne va pas à la plage sans son pneu ou sans sa bière

La proximité du port signifie aussi la proximité d’objets flottants plus ou moins identifiés, en plastique principalement. Entendons-nous bien, c’est une belle plage, tranquille, avec peu de monde et une jolie vue. Quand on y regarde de près, on constate la présence humaine par les résidus laissés derrière. En remontant, je regarde plus attentivement le sol de la pinède, je ne serai pas surprise d’y trouver des seringues. Je n’y vois que des préservatifs usagés. C’est un bon endroit de drague, on y vient avec sa bière, son préservatif et parfois son pneu. On laisse tout sur place ensuite. Tout cela est très romantique.

Celle près de la maison est pratique, on y va comme on va à la douche, juste pour se tremper (entre deux pneus). 

On visite d’autres plages sur cette ile paradisiaque, d’autres plages entre deux villages aux maisons blanches lignes bleues et fleurs rose pétant. 

L’eau y est toujours bonne, toujours claire, le sable plus ou moins fin, les cailloux plus ou moins pointus sous les pieds. Je m’y trempe, fais quelques brasses, me laisse flotter. Le soleil tape derrière mes paupières, les sons sont des clapotis d’eau et de secrets murmurés dans les profondeurs, bercée par les remous je m’abandonne au concept de vacances. Mer, soleil et plage. Je m’ennuie en moins de temps qu’il faut pour cligner des yeux s’ils n’étaient pas déjà fermés. 

Je réfléchis au concept de vacances en faisant l’étoile de mer. 

Et rapidement je pense à autre chose, je pense à La leçon de piano quand elle plonge avec son piano, à ce film avec Shailene Woodley (A la dérive), à La vie aquatique, au film sur le Commandant Cousteau L’odyssée, quand j’arrive à Titanic je frissonne, puis évidemment au Grand Bleu, c’est en général le moment où je commence à stresser à l’idée des profondeurs et de ce qu’elles contiennent. Je lutte un peu contre mon angoisse, me laisse surprendre par une mini vague qui me submerge le nez, bois vaguement la tasse, et je me redresse, légèrement désorientée. Je suis du signe du cancer, pourtant pas une créature d’eau. Je déteste ne pas savoir ce qui se passe sous mes pieds.

La plage est un lieu d’observation. Peu de gens se baignent en fait. Ils passent plus de temps à s’installer, à se crémer, à étaler la serviette, trouver la bonne orientation, en changer, pile puis face. Peu de gens lisent, ni sur leurs écrans. Ils ne font rien, reposant sous le soleil, souvent sans se couvrir la tête. Ce doit être l’équivalent de ce que je fais dans l’eau avec mon étoile de mer. Ils réfléchissent au concept de vacances, et font défiler des images de plage, ou de sable ou de travaux ou de rien, d’aileurs.