mercredi 18 novembre 2020

Vive au féminin : les choix ont un coût


 "Quand une femme doit trouver une nouvelle façon de vivre et s'émancipe du récit sociétal qui a effacé son nom, on s'attend à ce qu'elle se déteste par-dessus  tout, que la souffrance la rende folle, qu'elle pleure de remords. Ce sont les bijoux qui lui sont réservés sur la couronne du patriarcat, qui ne demande qu'à être portée. Cela provoque beaucoup de larmes, mais mieux vaut marcher dans 'l'obscurité noire et bleutée que choisir des bijoux de pacotille."

Le coût de la vie - Deborah Levy

C'est effectivement l'histoire d'une femme qui change de vie, une écrivaine qui quitte sa maison, son mari, garde ses deux filles (grandes) et qui le vit bien. On ne sait pas pourquoi elle part - peu importe d'ailleurs - elle se crée sa nouvelle façon de vivre, cherche un nouvel équilibre centrée sur ce qu'elle veut/peut, qu'elle trouve (vite). Sa nouvelle vie - chaque jour nouvelle - est plus créatrice, moins routinière, plus libre au sens de moins d'obligations sociales ou d'attendus familiaux.

Simone de  Beauvoir le disait bien "pas de mari, pas d'enfants je n'ai pas le temps" sous-entendu pour réfléchir et écrire.

Les femmes mariées avec enfants le savent "un mari, des enfants, un boulot, je n'ai pas le temps" sous-étendu pour moi, pour réfléchir et pour écrire (ou peindre, ou lire, ou vivre ...) pour donner au Monde. Elles sont des "bêtes de somme" au service d'autres qu'elles mêmes.

Bête de somme (définition) : un animal domestique utilisé par l'homme comme animal de travail pour porter des charges.

Sous entendu charge mentale, sociale, affective, émotionnelle...

mercredi 4 novembre 2020

Se moquer de (presque) tout

L'Inde dans les années 1920

"J’ai donc rejoint, de fort mauvais humeur, Annie et lui pour les deux plus longues heures de ma vie, assis à l’avant d’une Rolls Royce ridiculeusement camouflée, pendant que l’homme auquel je viens de sauver la vie est assis à l’arrière et essaie de flirter avec l’objet de mon affection. Sur l’échelle des expériences, celle-ci se situe légèrement au-dessus d’une attaque au gaz moutarde dans une tranchée."

Les princes de Sambalpur – Abir Mukherjee

En ces temps confinés, je me sens totalement enfermée. Privée de Beau, d'expositions, de paysages autres que le parc en face de chez moi, de grandes toiles au cinéma, de la Vie-Comme-Elle-Va dans les rues, de voyages... Je cherche par tous les moyens à m'évader. 

Et je finis par y arriver en lisant loin, en regardant des films d'histoires (les petites,  pas la Grande - je suis une "femme à histoire(s)" comme dit mon iMari) sur des espaces ouverts. J'ai abandonnée les séries Canal qui se passent en France (Baron Noir, Engrenages : glauques et enfermants, même si très bien).
J'ai opté pour "Un garçon convenable" sur Netflix, mini série d'après le pavé littéraire de Vikram Seth. Le livre est bien mieux que la série, mais comment retranscrire les nuances des 1000 pages en 6 épisodes? 
Ca m'a fait l'effet attendu : le voyage en Inde, celle de 1950, très moderne par certains aspects et surtout insouciante et porteuse d'espoir.
J'ai poursuivi avec ce roman de Abir Mukerjee (dont je vous ai déjà parlé, il y a un an, c'est un Ecossais rappelez-vous), dans l'Inde coloniale des Maharadjas, des Princes, des diamants et des éléphants. 
C'est classé roman policier, il faut bien un critère. On ne le lit pas pour l'intrigue, on le lit pour le dépaysement, pour être écrasée par la lumière, mouillée par la mousson, prise dans la chaleur, enivrée des odeurs, ébaubie des rites, curieuse des religions, amusée par les protagonistes qui ne sont pas des héros, décalée au début du siècle dernier où tout prend du temps, quand prendre un verre était un rituel en smoking...
Et soignée par l'humour - so British - dans une écriture quasiment au deuxième degré, comme une discussion  dérisoire tout du long où on passerait son temps se moquer gentiment de tout.
J'aurai besoin en ce moment de me moquer de tout. Ce roman est un remède, le temps de ces 300 pages.



Ce qui nous dépasse, et nous enchante aussi


Louise Erdrich

"Il est difficle pour une femme de reconnaitre qu’elle s’entend bien avec sa mère - curieusement, cela parait une forme de trahison, du moins c’était le cas chez d’autres femmes de ma génération. Afin d’entrer dans la société des femmes, d’être adultes, nous traversons une  période où nous nous vantons fièrement d’avoir survécu à l’indifférence, de notre mère, à sa colère, à son amour écrasant, au fardeau de son chagrin, à sa propension à picoler ou au contraire à ne pas toucher une goutte d’alcool,   sa chaleur ou à sa froideur, à ses éloges ou à  ses critiques, à ses désordres sexuels ou au contraire à sa dérangeante transparence. Il n’est pas suffisant qu’elle ait transpiré, enduré les douleurs du travail, donné naissance à ses filles en hurlant ou sous anesthésie locale ou les deux. Non. Elle doit être tenue reposnsable de nos faiblesses psychiques pour le restant de ses jours. Il n’y a pas de mal à se sentir proche de son père, à pardonner. Nous le savons toutes. Mais la mère est contrainte à un tel niveau qu’il n’y a plus de règles. Elle doit tout simplement être accusée."

Ce qui a dévoré nos coeurs de Louise Erdrich

Louise Erdrich est une écrivaine américaine, figure de la littérature indienne, elle milite d'ailleurs pour la renaissance de la culture amérindienne. Ce n'est pas la première fois que je la croise dans mes lectures, mais c'est la première fois que je la lis. 

C'est une histoire de deuil et d'amour, et de ce qui se transmet d'une génération à une autre sans savoir, le bon comme la malédiction. C'est une histoire où les femmes se soutiennent, s'entraident et s'en sortent. De légendes indiennes qui resurgissent sans qu'on comprenne prosaïquement ce qu'il se passe, mais qu'on accepte comme un fait, pas comme un phénomène.

L'écriture est belle, et me fait l'effet d'un carré de chocolat à sucer lentement. Chaque mot compte, chaque phrase a plusieurs niveaux de sens, et je me suis régalée à relire plusieurs fois certains paragraphes pour m'en repaitre (sans danger!).

Quand aux mères, les nôtres et celles que nous sommes, il y aurait tant de choses à dire...

Je me contenterais de dire que c'est aussi ce que nous en faisons, que ce soit un cadeau ou une malédiction.

jeudi 22 octobre 2020

"S'affirmer" disait-elle ... et si ce n'était pas toujours la bonne option?

 

Aussi à mettre dans  votre bibliothèque

Elle pense bien faire, certainement, en disant "lean in". 
Je parle de Sheryl Sandberg, Mme Google et maintenant chez Facebook, cette femme qui a tant de pouvoir et qui nous dit "en avant toutes" dans son livre. Je n'ai pas lu le livre, je n'apprécie que peu la dame pour qui je n'ai aucune curiosité, jusqu'à ce que je lise la 1ère phrase de sa page Wikipédia : "...une femme d'affaires et une militante féministe américaine". Elle se dit/se vit comme une militante féministe. Et c'est avec cette étiquette qu'elle nous conseille de "nous affirmer", que les barrières sont intérieures, et qu'être plus confiante, plus ambitieuse et plus comme un homme, les femmes y arrivent (sous entendu au pouvoir). 

Ce qui suscite en moi deux questions :
  • Quelle preuve on a que ça marche, à part son (unique) expérience personnelle? Est-ce que être confiante ambitieuse et "act like a man" permet d'obtenir des postes où on a le pouvoir d'agir? Avec pour conséquences de perpétuer ce système basé sur l'excès de confiance et l'ambition.
  • Y a-t-il d'autres manières de faire que celle-là? Une autre manière d'agir plus centrée sur "qui on est" plutôt que "faire comme attendu"? Ce qui potentiellement multiplie alors les façons de penser et d'agir, et d'autant, les réponses à apporter aux sujets complexes qui sont les nôtres ?
Heureusement, Leonoroa Risse, professeure d'économie à RMIT University (Melbourne, Australia) s'est penchée sur la première question, elle a cherché des preuves et ... a juste prouvé le contraire. Etudes et chiffres à l'appui. 
Dans son article sur The Conversation, en toute transparence, elle explicite sa méthode et ses sources, en bonne universitaire, ou juste parce qu'elle a l'habitue d'être contestée et que plutôt que de s'affirmer en parlant plus fort, elle préfère démontrer et justifier tout ce qu'elle énonce.
Elle a cherché à corréler la confiance en soi avec la promotion professionnelle pour les hommes et les femmes.
Les résultats sont surprenants : 
  • pour les hommes, la confiance en soi est effectivement un critère pour obtenir un meilleur job
  • pour les femmes, ce lien n'est pas établi, la confiance ne soi ne permet pas une ascension professionnelle.
Elle va même plus loin dans son étude : l'audace (voire l'effronterie et l'impudence), le charisme et le fait d'être très extraverti sont des facteurs qui favorisent la promotion des hommes. Des hommes uniquement. 
Pas des femmes. Agir en dehors des attendus de leur genre nuit à ces dernières. 
Par ailleurs, si l'excès de confiance est un critère de promotion professionnelle, ça veut  dire qu'à la tête de nos entreprises (et institutions) il n'y a que des gens sûrs d'eux (hommes ou femmes dans une moindre mesure), soit des gens en excès de confiance poussés à prendre des risques, pas toujours considérés. OOn peut légitimement se demander si c'est vraiment ce qui est voulu/attendu/nécessaire?
Elle conclut en disant que la promotion professionnelle devrait plutôt être basée sur les compétences et les capacités (que du bon sens non?) plutôt que sur la confiance en soi et le charisme. Ce qui revient à dire que confiance en soi et charisme n'en sont pas et donc que le système de recrutement mériterait d'être revu et objectivé. S'il faut revoir le système de recrutement, il semble aussi nécessaire de revoir nos milieux professionnels en permettant plus de diversité en entreprise, par exemple.

La question de l'égalité professionnelle n'est pas la question de la place des femmes en entreprise et comment elles doivent s'y prendre pour réussir,  mais bien la question du milieu professionnel et son organisation pour assurer plus de diversité (ie d'autres critères que confiance en soi, charisme et impudence). 

Ce qui m'amène à ma deuxième question, quelles sont les autres façons de faire?
Là, merci encore à une femme, à Arwa Mahdawi, journaliste au Guardian, qui publie toutes les semaines sa newsletter "a week in patriarchy". 
Elle va plus loin : non seulement elle dit que les femmes doivent arrêter de copier les hommes, mais qu'il serait temps que les hommes se mettent (un peu) à agir comme les  femmes. Ici la newsletter en question.
Elle nous parle d'une (sérieuse) étude de deux professeures d'économie l'une à l'Université de Liverpool (Supriya Garikipati) et l'autre l'Université de Reading (Uma Kambhampati) qui ont établi que
  • le nombre de cas de Covid19 est lié au genre du leader du pays (une femme implique moins de morts)
  • les résultats de la crise sont considérablement meilleurs quand une femme dirige le pays
  • les confinements ont été déclarés plus tôt dans les pays où une femme dirige
Preuves à l'appui évidemment, pas uniquement en se basant que les cas de l'Allemagne et de la Nouvelle Zélande mais en comparant des pays similaires en termes socio-demogrpahiques et économiques. C'est ainsi qu'il ressort que les 19 pays dirigés par des femmes s'en sortent bien mieux que ceux qui leur sont proches (rappel : proche économiquement et socio-démorgraphiquement) et dirigé par  des hommes. C'est valable pour le plus proche et pour les 5 autres plus proches.
Plusieurs raisons évoquées par les chercheuses, notamment liées à ce que les femmes ont appris ou introjectées au fil du temps (ie ce qui est attendu d'elles)
  • les femmes ont appris à craindre plus le risque, ou dit autrement à éviter les risques inconsidérés. Les pays dirigés par les femmes ont donc imposé le confinement plus tôt, et ainsi évité la propagation du virus et réduit le nombre de morts
  • les femmes ont aussi appris à privilégier un leadership plus ouvert et plus démocratique : dit autrement elles prennent l'avis d'autres, elles écoutent et se forgent une opinion.
Ce qui est vaguement agaçant là dedans ce sont les caractéristiques prêtées aux femmes et que ceci expliquerait cela. Mais en s'arrêtant juste aux caractéristiques, sans les genrer, il y a matière.

D'où les conclusions que je préfère tirer : 
  • d'abord que l'excès de confiance en soi est un handicap et que la prudence face au risque est un avantage dans la situation sanitaire qu'on connait, c'est à dire dans toutes les situations d'incertitude qui engagent d'autres que nous, en particulier quand la vie est en jeu. Douter, se poser des  questions est une qualité (presque une compétence alors?)
  • ensuite que diriger ne peut pas être un exercice solitaire. S'entourer, consulter, discuter, confronter des points de vues sont certainement un moyen d'aboutir à des solutions ou des décisions plus pertinentes. Encore une fois la diversité des points de vues avant d'agir au nom de tous, même en pensant le faire pour leur bien, est certainement porteuse d'actions plus adaptées.
Des premières pistes pour (re)penser les organisations dans les entreprises, donc.




mercredi 23 septembre 2020

On part de loin

 "Naître fille, c'est devoir surmonter beaucoup d'obstacles" une video de IFHG (dispo sur YouTube

L'inévitable bouquin sur Gisèle Halimi (une farouche liberté) est sorti immédiatement après son décès, sorte de discussion intime entre elle et son amie grand reporter au Monde (Annick Cojean). Casting parfait pour assurer le succès d'un livre en librairie. C'est comme ça que je l'ai acheté et lu, en quelques heures à peine.
Pas de la grande littérature, la journaliste vieillit ou n'a pas eu le temps de rédiger à son aise. Les questions sont basiques et le texte juste une reprise de ce que raconte Gisele Halimi. Bref, un entretien mis sous la couverture jaune de Grasset.
Et pourtant.

J'en ai encore appris sur la cause de femmes. Il y a aura toujours à apprendre, ça me désole un peu je crois.
Gisèle Halimi, pfff. On la connaît comme l'enfant qui a fait grève de la faim enfant refusant de faire le lit de son frère tous les matins et pour le procès de Bobigny où elle défend une jeune femme qui fait face à la justice (des hommes) pour avoir avorté suite à un viol.

Il y a plus dans cet entretien. 

Il y a l'engagement pour la cause des droits, de tous les droits de tous et pas seulement ceux des femmes. C'était l'engagement inclusif avant l'heure. Si les droits des Hommes ne sont pas respecté, alors ceux des femmes ne pourront pas l'être. Comme aujourd'hui "Black lives Matter", on ne peut pas séparer les causes.
Il y a l'engagement en politique pour faire avancer les causes, pas pour faire de la politique. Ne pas gagner importe peu, l'important c'est la bataille, c'est se faire entendre, c'est une voix dans la foule qui dit autre chose. 

Il y a le décryptage de la (dé)colonisation, de la torture en Algérie par l'Etat français. Héritage qu'on commence à peine à regarder.

Il y a l'acharnement contre la peine de mort. On oublie vite qu'avant 1981, la peine de mort existait encore en France. En tant qu'avocate elle a lutté un à un pour éloigner des gens de la guillotine. 

Il y a des portraits croquignolesques des Présidents de la République auprès de qui elle allait plaider la cause des condamnés à mort : 
Le Président Réné Coty - que j'imagine comme un vieillard pas tout à fait présent - "(...) venait tout juste d'accéder à la présidence de la République. "Comment allez vous?" m'a-t-il demandé en guise d'accueil. Cela m'a paru saugrenu. J'ai répondu un peu froidement "Bien monsieur le Président". Et il a continué "je voudrais vous voir sourire." C'était très déplacé. j'ai dit "je pourrai sourire si vous accéder à ma demande". Ndr : on se rappelle qu'elle venait demander la grâce d'un condamné à mort. 
Et il y a la fois où il a mélangé les condamnés et contre-disait l'avocate sur les faits :  "Un homme pouvait être guillotiné à la place d'un autre à cause de la distraction ou de la fatigue d'un vieux président. J'ai dit "nous ne parlons pas de la même affaire. C'est le dossier de ce matin que vous évoquez". Il a ri."
Je n'aime pas ce que ça dit de ce président sur sa vision du monde, des Autres, des hommes et des femmes en général. Et de la légèreté avec laquelle il prend sa fonction. 

Elle a plus de considération sur De Gaulle, même s'il reste le patriarche qu'on connait, le Sauveur de la nation : "il m'a tendu la main en me toisant. Et de sa voix rocailleuse, il a lancé "Bonjour madame". il a marqué un temps "Madame ou Mademoiselle?".  Je n'ai pas aimé. Mais alors pas du tout. Ma vie personnelle ne le regardait pas. J'ai répondu en le regardant bien droit "Appelez-moi maître, monsieur le Président".
De Gaulle prend ces demandes de grâce au sérieux, étudie les cas des condamnés et cherche à comprendre, sans faire autre chose (prendre ses cachets comme Coty pendant l'entretien, ou chercher à charmer comme Mitterand). Il est dans son rôle de Président, que dans son rôle, même si patriarcal et condescendant, reflet de son temps (?).

Mitterand - qui est (était) tout de même mon idole en matière de Président de la République  - est tombé de son piédestal (celui que moi j'avais érigé) "J'ai toujours pensé que Giscard était le plus féministe de nos présidents. en tout cas plus que Mitterand qui ne pensait aux femmes que pour des calculs purement électoralistes et chez qui j'ai toujours senti du Sacha Guitry." On connait un peu sa vie, son côté Guitry peut être plaisant mais son cynisme moins : 
"François Mitterand  quand à lui, me recevait et m'écoutait poliment, mais il ne m'a été d'aucun soutien. Et je ne me faisais aucune illusion sur son féminisme. Il appartenait à la vieille garde des politiciens et entretenait avec les femmes des rapports de séduction et de galanterie empreintes de paternalisme vieux jeu. (...) il était profondément contre l'avortement et, malgré ses promesses a même retardé comme il l'a pu la loi autorisant son remboursement". 

Il y a tout ce qui reste à faire en matière d'égalité, de toutes les égalités. Et son invite à la révolution. Avec  ces règles très simples (trop?) mais qui restent tellement valables ;
  • soyez indépendantes financièrement
  • soyez égoïstes, devenez prioritaires
  • refusez l'injonction millénaire à faire à tout prix des enfants : la materniét n'est ni un droit ni un accomplissement
  • n'ayez pas peur d'être féministe 
ça manque juste un peu d'universalité. 
L'égalité n'est pas le problème des femmes, mais la question de Tous, y compris pour les hommes. Le féminisme ne peut pas être l'apanage des femmes, c'est une question de société. Quand la moitié de l'humanité n'est pas considérée, représentée, entendue ... par l'autre c'est un sujet.
Nous devons aussi éduquer nos garçons et ne pas se contenter de donner des conseils à nos filles, et en parler avec nos hommes, pas qu'entre femmes.



dimanche 6 septembre 2020

Il était une rando - J#4

Le matin à Furfande

Dernier jour. Lever 6h pour un petit déjeuner à 6h30. Nous faisons partie du premier lot, sans être les premiers, les jeunes campeuses que nous suivons depuis 3 jours ont déjà tout plié et sont derrière leur café.
A gauche en sortant
On a  réfléchi à une échappatoire si à un moment il y a des défections dans la troupe - possiblement moi ou mon iAdo avec ses crampes sous le pied. Il faut dire que c'est une étape bizarre : on commence par descendre 1100 m, jusqu'à la  route en fond de vallée avant de remonter de l'autre côté d'autant et de redescendre sur le village de Ceillac.
On se dit que la montée à l'heure du déjeuner avec le col à plus de 2000 m ça risque de faire beaucoup, et j'envisage la route comme une option, enfin plutôt de faire du stop le long de la route, si le dernier n'y arrive pas.
Le petit-déjeuner est bio et homemade : confitures faites maison (vallée je pense pas refuge), céréales bio, le pain fait sur place est juste excellent, le fromage blanc une tuerie : ce refuge est une halte gastronomique.



En attendant notre panier repas
Petit cafouillage ce matin : nos pique-niques ne sont pas prêts, carrément oubliés,  bien que commandés à l'arrivée. Un autre groupe de trois jeunes est dans le même cas que nous. La fille revêche est carrément grognon, l'affaire la met en rogne, elle fait les cent pas sur la terrasse, comme si dans la journée elle n'allait pas en faire assez. "Elle fait sa rageurse" disent mes trois iAdos, ils sont prêts à la mordre tellement elle est désagréable. 
Nous aussi, on attend et on n'en fait pas tout un plat (ni tout un pique-nique!). Ca nous laisse le temps  de nous réveiller, à notre dernier de se calmer : faire son sac ce matin était le truc de trop, il en a marre de la routine du  randonneur. Il a donné des coups de pieds dans son sac, n'est pas arrivé à le fermer correctement, le tuyau de l'outre ne passait pas... logique d'échec,  il a jété ses affaires, et si nous n'avions pas tous étaient là, il y aurait une bordée d'injures. Le jour de trop pour lui. Encore un matin à 6 heures.
La veille, il a bien  marché, collé à son frère et sa soeur, pas à l'arrière avec ses vieux parents. Il a même doublé sa soeur dans le quart d'heure de course au col.... Tout se joue au mental avec celui-là.
Il est au courant de l'échappatoire, le stop est une option, s'il ne se sent pas.
On récupère (enfin) notre sac de pique-nique, mon iMari demande bien "c'est un panier pour 5?", la nana jette un oeil, 3  paquets de chips (bio) ne l'arrêtent pas "oui oui c'est le sac pour cinq". 
Bramousse en face
Et bien non, c'est le panier pour trois, on en fera les frais le midi : 3 pommes, 3 tranches jambon, 3 bouts de fromages....tout est par trois. C'est la rageuse et ses deux  copains qui ont eu notre panier pour cinq. Ils auront trop à manger, ça la calmera, elle sera moins rageuse certainement...
Mais pour l'heure, on ne le sait pas encore, on part pour notre (interminable) descente vers 7h30, en même temps  que le soleil qui se lève, cet air rafraichi par les pluies et on a l'énergie du dernier jour, celle où on se dit "profitons-en".
Même à la descente  on se fait doubler et même si tôt, on croise des gens qui montent : un gars monte en courant chargé d'un sac et d'une tente, et nous double à la descente un peu après, toujours en courant, mais sans sa tente et son sac. Il nous a fait l'effet de quelqu'un qui a oublié quelque chose  "zut!, j'ai  laissé ma fille dans la voiture...".
Des petits nuages de brune dans la vallée, le  chemin est dessus de cette petite mer de nuage, le soleil éclaire le haut des montagnes, la descente est raide, avec des passages pas évidents, interdits aux VTT et aux chevaux. Je me félicite de mes cannes de marche à ces moments précis.
Un des chapelle des Escoyères
On traverse des hameaux avec plus de chapelles que de maisons, tout est parfaitement entretenu. A se demander s'il y a du monde toute l'année, et si oui comment font-ils en hiver?
La vallée est extrêmement étroite, les flancs raides, la route sinueuse, on imagine mal le chasse neige passer là facilement.
Au hameau des Escoyères, cette après-midi c'est la fête de Saint Roch (ne me demandez pas le lien entre les deux! C'est comme dans la vallée chez mon père la fête du village de Prapic est le jour de la Sainte Anne, à cause de l'église dédiée à Sainte Anne, il doit y avoir un lien similaire entre le hameau des Escoyères et une de ses 3 chapelles dédiée à Saint Roch). La fontaine du village est pleine de bouteilles : jus et vins sont au frais, les champs sont transformés en parking. Ils attendent du monde.


le temps que ça se lève
Des  randonneurs se sont déchainés contre le refuge de Furfande en inscrivant des messages sur tous les  panneaux du GR, visiblement le petit laïus sur les régimes individuels et le  repas collectif n'a pas plu à tout le monde ! On comprend que le mécontent est plutôt végétarien et n'a pas apprécié ni les menus, ni les tarifs du refuge.
Le village de Bramousse, notre halte de midi est pile en face de nous. Une tyrolienne nous éviterait de descendre les 300 ou 400  mètres d'altitude jusqu'à la route et de les remonter de l'autre côté. Le village semble si près, en tendant la main, on pourrait toucher l'arbre devant la maison à l'entrée du village.
A la route, on s'installe un moment sur le pont regarder le torrent et la bande de gars en rafting, pas très dégourdis, coincés sur un rocher. La traversée de la route est dangereuse le chemin déboule direct au bord,  dans un virage, on n'a aucune visibilité. Après quatre jours de randonnée, ce serait dommage de se faire renverser par une voiture dans un virage. On  doit traverser en courant avec nos sacs après 4 heures de descente!
Mon iAdo m'annonce qu'il a bien envie de poursuivre à pied, "si ça me va et que je ne suis pas trop déçue de faire du stop". Moi aussi j'ai envie de continuer. Parfois de donner le choix, ça permet de faire le bon, sans se sentir obligé.
Le dernier nuage
C'est aussi raide de l'autre côté pour monter! En une demi-heure, on pense arriver à Bramousse, mais plusieurs panneaux nous indiquent qu'on est ici "aux Garçins ". Ce village est  suffisamment grand pour avoir des hameaux! Encore une demi-heure, et nous sommes effectivement à Bramousse, 3  maisons dont un gîte d'étape, une fontaine et un ruisseau.
On s'installe en face de la fontaine et  au bord du ruisseau à l'ombre pour manger notre pique-nique pour trois. Quand on s'en rend compte, nos iAdos "ont le sum" (sic), c'est terrible de se partager 3 paquets de chips, et tout le reste. Heureusement, il reste des petites choses de la veille comme la moitié d'une tourte de pomme de terre,des tomates, un oeuf dur... personne n'a faim. Mais l'idée que c'est la rageuse qui mange leur  pique -nique les rend fous!
Spectacle local pendant notre pause déjeuner, deux vieux : un ancêtre - tout tordu mais qui tient encore debout - et un  vieux  ui se déplace lentement, mais qui peut encore se baisser, tentent de déboucher la déviation du ruisseau qui circule vers les jardins et vers un bac qui permet de faire tremper des bidons de lait (dans le temps) et je ne sais quoi aujourd'hui. Les choses sont lentes pour les deux vieux, un qui donne des conseils, l'autre qui n'arrive pas à les suivre. Ca n'avance que très peu jusqu'à un plus jeune arrive et juste parce qu'il peut se mouvoir normalement il débouche le truc. 
Au départ de Furfance
Reprendre la marche après notre pause déjeuner,  même légère, n'est pas facile. Il fait chaud à l'ombre des sapins. On emprunte une route forestière en alternance avec des sentiers qui coupent les lacets, puis on marche le long d'un ruisseau au bord d'un vallon qui débouche sur le "haut de Bramousse" et ses chalets d'estive, tous bien entretenus. C'est exactement le genre d'endroit où j''aimerai passer du temps. Loin de tout, il n'y a rien à faire, juste la vue. Pas de connexion, à peine l'électricité. Un cheval est en liberté, des vaches sont dans un champ au-dessus entouré de sapins.
Rude montée encore, dans la forêt jusqu'au col de Bramousse (tout à le même nom dans ce côté de vallée). En arrivant près du col, la pente s'adoucit, d'un coup on sort de la forêt on est au col. C'est étonnant pour un col de déboucher d'un coup des bois et d'y être. C'est un col large, un petit plateau, herbeux, entouré d'arbres. De col que le nom, pas la topographie. 
Fini les montées pour la journée!

Col de Bramousse

Le soleil se lève
On décline la variante, qui nous ajouterait un autre col par la gauche et on s'attaque à la descente, longue descente de nouveau. Magnifique, moins raide que celle de ce matin : on  serpente dans les bois, le long d'un torrent.
Pour la première fois depuis 4 jours que je marche, je double quelqu'un! C'est à peine un randonneur, je le rangerai plutôt dans la catégorie flâneur.  
Mes iAdos qui ne loupent rien me lancent "tu viens redoubler ton premier randonneur!". Bon. La semaine suivante quand je ferai juste une balade à la journée dans ma vallée, pour aller au lac des Pisses (1000m, marqués 3h30 au départ) je doublerai tous les randonneurs devant moi, et ne serait dépassée que par les trailers. C'est une histoire de publics. Sur les GR, on rencontre surtout des perfomeurs, des jeunes et des randonneurs aguerris en quête de chrono, parmi ceux-là, je suis outsider :  ni jeune, ni  compétitive! Alors que dans nos petites randonnées de vallée, je suis mainstream...
En bas de la vallée, on suit un bout de route pour contourner une église isolée au milieu des champs et rejoindre  Ceillac. Avec sa rue principale, ses bars, ses magasins et sa foule masquée, on a l'impression de rejoindre la ville! On retrouve notre voiture, et en moins de 5 minutes on a mis nos sandales et on cherche un rade pour boire un coup et manger une glace. 
Terrasse, soleil, déambulation des touristes, la rageuse est assise la table à côté avec ses deux copains de marche, et toute une petite bande de jeunes de groupes différents qui étaient avec nous au refuge hier et qui se retrouvent là. Tous en fin de rando.
Si haut!
Le temps que j'aille cherche ma glace (pas servie à la place comme les crêpes des enfants), la rageuse est en grande discussion avec mon iMari et mes iAdos. Elle a demandé si on n'avait pas trop eu faim à midi car ils ont eu nos pique niques, et "si on veut il leur reste une pomme!" Je trouve ma petite bande pas rancunière  pour deux sous à parler avec cette pimbêche après tout ce qu'ils ont dit sur elle. Mais ils sont polis, font la papote en disant 10 fois que ce n'était pas grave pour le pique-nique... (les menteurs!) et à raconter d'où  on venait, ce qu'on faisait après....
J'ai décidé de boycotter cette conversation, d'abord parce que c'est ce que je sais faire de mieux et ensuite pour savourer mes boules macadamia et myrtille (glace des Alpes, cet été j'ai testé beaucoup de leurs  parfums, je recommande violette, myrtille, framboise et basilic. Jasmin est décevant, pêche de vigne pas assez prononcé).
La rageuse raconte qu'ils étaient bien embêtés de se retrouver avec nos cinq repas, j'estime que compte tenu qu'il ne reste qu'une pomme leur culpabilité a été de courte durée et pas bien grande.

Pause goûter terminée, on roule à notre chambre d'hôte que j'ai choisi un peu au dessus du standing gite/refuge. Piscine et chacun sa chambre (enfin adultes enfants séparés!). La maison est une grande ferme queyrassine retapée de la cave au grenier, dans un vallon après un torrent. Comme dans un écrin.
Saint Véran
Nous avons une grande chambre et salle de bain intégrée, les enfants sont dans une yourte mongole dans le jardin, avec des douches solaires dans une cabane en bois. Le jardin est immense, en plus de la yourte des cabanes en bois cachées dans des recoins, un salon d'été, une grande piscine et plusieurs coins pour se poser, jouir de la vue et des montagnes. 
Au programme : douche, piscine lecture jusqu'au diner. 
Dans la réalité, pas tout à fait. 
Germain s'est ouvert le pied peu de temps après avoir plonger une tête dans l'eau. Ouvert le pied en vrai. Pas la petite égratignure. 
La grande plaie, entre les doigts de pied, la plaie qui saigne abondamment, avec la peau qui pendouille, et comme c'est dans une pliure, à moitié cachée.  
On en voit pas la plaie, mais on entend l'enfant. 

Notre blessée

En temps normal, je n'aime pas le sang, je tourne vite de l'oeil, fatiguée par les 4 jours de marche, je ne regarde même pas les dégâts. Je vais chercher la trousse de secours et laisse l'iMari s'en occuper. Les cris ont alerté les propriétaires. Au moment où on se dit qu'il va falloir chercher un medecin pour recoudre, le gars nous dit qu'il est pisteur-secouriste l'hiver à la station, qu'il a des stériles strips et que "ça devrait aller avec ça". C'est lui qui a soigné notre blessé. 
Moi, j'ai tenu la main en regardant les montagnes, mon iMari a fait l'assistant et le blessé s'est retrouvé bandé et porté pour le reste de la journée et quelqu'unes des suivantes. Bonne façon de clore la rando!
Repas de montagne arrosé, mon iAdo râle parce qui'l n'y a pas de 2ème service de tartiflette, et que le dessert a des fruits. Il argue pour des portions spécial "Ado après rando".
Alcool fort pour les adultes et au lit. 
Saint Véran
Pas de réveil aux aurores, juste un tardif pour ne pas louper le petit déjeuner. 
Nous sommes les derniers levés aujourd'hui.


Les cadrans solaires du Queyras ne servent pas à donner l'heure : la 1ère fonction est de montrer le rang du propriétaire (il a de l'argent pour un truc inutile), la 2ème c'est de dire qu'on est érudit, la 3ème est l'esthétique. Et de temps en temps ca donne l'heure...




samedi 22 août 2020

Il était une rando - J#3

Furfande

Etape La Chalp (Arvieux) -  Refuge de Furfande

Le 3ème jour est peut-être le plus dur. Il n'a pas l'excitement du premier, ni la fierté du deuxième et ce n'est pas le dernier. Heureusement, pour nous c'est censé être l'étape la plus facile, surtout après une nuit avec un oreiller. 5 heures au top guide, mes iAdos s'inquiètent de ce qu'il vont faire de leur après midi, quand on va arriver vers 13h.

Les estimes de Furfande

On ne traine pas le matin, de la pluie est annoncée pour plus tard dans la journée. On enjambe le ruisseau derrière la maison, et un sentier nous permet de rejoindre le GR sans avoir à rebrousser chemin le long de la route. Notre gîte était légèrement hors GR. La nuit a  reposé le dernier, qui n'a plus mal nulle part, après une longue séance d'étirements hier soir, des bains et des massages aux pieds, de l'arnica en granules...

Avec mes cannes, je suis "un bolide" d'après mes iAdos qui estiment que je vais deux fois plus vite que sans, et se réjouissent de m'attendre moins longtemps quand ils s'arrêtent aux croisements. Je concède que c'est une aide, j'ai rejoins le camp - largement majoritaire - des randonneurs mécanisés.


Le balcon de Furfande
Dentelle

L'étape facile ne l'est pas, la difficulté n'est pas la durée mais la technicité. Le sentier est à flan de montagne, dans des pierriers, très vertigineux par endroits, avec du vide d'un côté, des virages dans des cailloux et le ravin en dessous. J'ai le vertige et ce long passage à côtoyer le vide m'achève plus sûrement que deux cols à la suite. J'ai les jambes qui tremblent, même longtemps après, je n'ai plus d'énergie et je dois me ressaisir pour retrouver mon rythme de marche. Je me félicite de l'achat des cannes de marche qui me permettent de franchir ces difficultés en gardant mon équilibre, avec 4 appuis au lieu de deux.





La pluie nous trouve en fin de matinée, d'abord goutte par goutte, puis de façon plus constante. On se couvre, nos sacs aussi, tout en se demandant si nos chapeaux australiens tiendront  le coup sous la pluie. Ils sont en feutre, plutôt conçus pour le soleil du désert, la chaleur rouge de l'outback, l'eau n'étant pas un élément familier. On s'abrite un moment dans une cabane dans la forêt, espérant laisser passer l'averse. On  se lasse d'attendre, on repart, c'est moins drôle de marcher sous l'eau et dans le brouillard. Le temps se calme juste avant le col, avec sa raide ascension habituelle, dans un paysage pelé. On y croise des vélos et des chevaux et beaucoup trop de monde à mon goût.




Furfande est un ancien lieu d'estive. Un vallon à 2500 mètres d'altitude, un balcon suspendu, entouré de dentelles de montagne. La combe ressemble à un cocon perché, si ce n'est le temps menaçant, je me verrais bien allongée dans l'herbe pour me perdre dans le ciel.

Les maisons d'estive sont en bon état, certaines mêmes récemment retapées, je ne sais pas à qui elles servent, l'accès est tout de même difficile, même si on peut y arriver de l'autre côté du col par une longue route forestière. On déjeune sur la terrasse de l'une d'elles, surplombant le refuge. On a enfilé nos anoraks, le vent qui souffle apporte un air froid, les nuages s'amoncellent. 







Le refuge sous la pluie
Le dessert à peine avalé, les premières gouttes arrivent. La descente se fait en courant, version "gazelle  fraîche" (que je ne suis pas, je fais juste semblant). Foule dans le refuge, entre ceux qui ne sont  venus que pour déjeuner, ceux qui comme nous arrivent avant la pluie, et les campeurs qui viennent se mettre à l"abri. 

Encore une fois, on a l'avantage d'être cinq et d'être dans le passage, nous sommes vite installés : un dortoir de cinq personnes, judicieusement pensé, tout  en longueur, des lits superposés suffisamment hauts pour laisser  beaucoup d'espace quand on est assis sur le lit du bas, le cinquième est perché au dessus de la porte prenant l'espace au dessus du couloir. Le refuge a été refait à neuf il y a quelques années, il est beau et fonctionnel. 

Fin d'après-midi, semblant d'accalmie
On profite  d'être les premiers pour prendre une douche bien chaude, lire (moi), dormir (iMari), jouer aux cartes (iAdos). Quand le coup de  feu  du  déjeuner est passé, on descend à la salle a manger prendre un thé, un  chocolat  chaud, il n'y a plus de tartes aux myrtilles, ni aux framboises, mais les mousses au chocolat sont  excellentes. 
Un orage plus violent que les autres ramènent tous les campeurs dans la petite salle à manger, finie la distanciation sociale. Ca sent les odeurs de randonneurs mouillés : l'humidité, les chaussettes de trois jours, la soupe lyophilisée... Ca joue aux cartes à toutes les tables, les gens papotent, se racontent leurs exploits, tentent de faire sécher qui leurs chaussettes, qui leurs vestes... 
Je fais ce que  je fais le mieux dans ces situations, j'observe. J'ai une partenaire de jeu : mon iAdo, qui elle adore aussi deviner et inventer la vie des gens.


L'après-midi se déroule entre accalmie averse, tonnerre et éclair, entre le calme de notre chambre et la salle à manger au delà  des normes Covid. Un refuge a été fermé cette semaine dans le Champsaur du fait d'un cas de Covid. Vue la densité ici, si quelqu'un l'a, on fait un cluster. 

Comme les dortoirs ne peuvent être occupés, qu'avec des personnes d'un même groupe,  ils ne sont  pas tous complets  (il y a un dortoir de 16 personnes dans ce refuge),  des tentes ont été installées en plus, et des couples peuvent dormir sur place (dehors!). Autant de monde que d'habitude, mais distanciation sociale oblige (du moins dans le concept), deux services pour le dîner, afin de ne pas (trop) mélanger les groupes, mais pendant la pluie, tout le monde dedans.... Histoire de bien se rapprocher : "ce n'est pas le Wifi qui connecte les gens, c'est l'apéro" est-il écrit à l'entrée. 
Ou l'orage.
A l'heure du diner

Ils préviennent bien qui ils sont dans ce refuge : "nous ne pouvons pas cuisiner végétarien, végétalien, sans porc, sans gluten, sans lactose, sans noix, sans sel... nous pensons que le repas est un moment collectif de partage, qui prime sur l'individualisme des régimes alimentaires"... et ils expliquent qu'ils achètent local, de saison et autant que possible bio. Le dîner est super bon, avec de la viande, du formage... adieu les végétariens (sans penser aux végétaliens). 







Une grande tablée de 13 personnes, 6 adultes et 7 enfants, tous blonds et éclairés de l'intérieur, chante un bénédicité avant le repas, ce qui leur vaut un regard étonné de toute la salle, en tout cas pour ceux qui ne les avait pas vu prier dehors en rond, entre deux averses.

Nuit d'éclairs et de tonnerre, mais matin clair. 

Au petit matin


jeudi 20 août 2020

Il était une rando -J#2


Au petit matin


Seul notre réveil sonne à 6h dans l'annexe. Dans le 3ème dortoir, un groupe avec deux papas et 4 enfants sont arrivés à 19h passés, aussi trempés et frigorifiés que nos autres voisins (ceux qui nous ont déclenché le chauffage).
Comme dirait mon iMari "ils n'ont pas retenu la leçon de partir tôt".

Quand on arrive dans la salle à manger pour le petit déjeuner, nous ne sommes pas les premiers, et nous sommes même nombreux à la fraiche,  pas très réveillés, avec nos bols de café, thé et chocolat chaud servis dans des breaux de cantine. Le petit déjeuner du randonneur vaut le dîner : protéines qui tient au corps. 



Nous sommes partis un peu après 7h, avec nos sacs à dos, nos outres pleines d'eau, nos chaussettes qui puent, nos chapeaux et nos lunettes à l'annonce d'une belle journée. La première demi -heure est le temps qu'il nous faut pour se réchauffer, se remettre en route, oublier les tendons qui tirent, les muscles raides et la perspective de la longue journée. Se remettre dans le rythme : marcher, respirer, boire, et manger plus tard. 2 cols à passer aujourd'hui, 8h  de marche prévues au topo guide. On sait qu'on est plus rapide que la référence, mais on sait aussi que c'est une longue étape.









La pluie de la veille a gonflé le torrent, le pont de bois est recouvert de pierres emportées par l'eau dans la pente, l'herbe est spongieuse, les chemins ravinés.  Le raidillon avant le col a perdu son chemin, le tracé s'est effacé sous l'orage, on marche en hésitant entre la ravine du ruissellement, les drailles façonnées par les vaches et  les symboles rouge et blanc qui restent du tracé du GR. 

Je marche à l'ancienne, penchée sur mon sac à dos, sans cannes. Je suis une minorité résistant à l'appel technologique de la marche. Je me fais doubler par de jeunes gens sautillant entre leurs bâtons de marche.

J'ai déja du faire allégeance au progrès en changeant de sac à dos. Mon fidèle Millet  - rose et bleu - était à la pointe de ce qu'on faisant en matière de sac à dos en ... 1987. Je l'avais acheté pour partir en Israël, il n'avait aucune poche, c'était juste un tube, solide, grand, réglable et confortable. Il m'avait suivi dans tous mes voyages, jusqu'à ce que j'achète ma première valise en 2006 quand nous avions eu notre 2ème enfant, et que nous avions un bébé dans le porte-bébé, un autre enfant à la main, un sac de voyage avec les passeports et les couches, et que pour voyager deux mois en Australie, il nous fallait une valise pour quatre personnes, à roulette.


Mon vieux Millet est troué, l'armature plastique s'est déformée, il n'y a rien pour y accrocher une outre à eau... C'est ce dernier argument qui a eu raison de ma résistance à le garder pour cette nouvelle randonnée.  J'ai aussi du acheter des nouvelles chaussures de randonnée (merci le Vieux Campeur) et des lunettes de soleil pratiques et solides, adieu le  look de parisienne glamour à la montagne. Comme dit mon iAdo : "quand on est vieux on doit tout remettre à neuf".  J'espère juste qu'il ne parle que de l'équipement...

On croise des vaches en alpage avec leurs jeunes veaux, des fleurs de couleurs, des montages en dentelles, des ruisseaux qui débordent, des oiseaux qui sautillent, des marmottes qui sifflent à notre vue. 

Je souffle, je sue et pour la première fois je me dis que des cannes de marche seraient peut-être utiles.

Col de Péas à 2629m. Un col large, entouré d'alpage des deux côtés, toujours du vent. Les randonneurs s'y arrêtent, cassent la croute, échangent quelques mots, nous racontent leur problème de genou ...

Longue descente jusqu'à village de Souliers. A la pause de midi, en auscultant la carte, on y découvre un contournement. Au lieu de remonter le Col du Tronchet à 2347m (nouveau dénivelé positif de 500 m), il y a une route forestière plus le GR5 à flan de montagne qui contourne.  Tentation ...?

C'est le dernier iAdo avec une courbature sous le pied, qui se met à pleurer au bout d'une demi -heure de reprise de marche, qui sonne pour moi le glas du 2ème col. On trempe le pied douloureux dans la fontaine d'eau  froide, on fait un massage à l'arnica, et on fait demi tour vers le village de Souliers pour prendre la voie alternative. Mon iMari poursuit avec les deux grands vers le col tandis que je rebrousse chemin pour une trajectoire supposément plus facile avec le blessé. 

Le chemin de contournement sera long, avec ce demi tour nous avons pris une heure de marche de plus, il fait chaud, il est fatigué, il n'a plus le moral :  "j'ai perdu le plaisir de marcher là maintenant" me précise t -il à un moment. Comme si j'avais des doutes!


On fait des pauses : pipi, boire, massage au pied, banc pour la vue... le village n'en fini pas d'arriver. L'autre team arrive avant nous au gite d'étape, je suis rétamée, lui aussi. Mais il y a des oreillers sur les lits, des vrais draps sur les matelas, la maison est magnifique avec le lierre sur sa rambarde en bois, le ruisseau au fond du jardin...

La maison grince, ses vieux planchers sont patinés, ça sent le bois et le temps suspendu. le tenancier est agréable, drôle et direct. Pas de vin ce soir, ca nous évitera la piquette queyrassine, fromages du coin et iles flottantes en dessert - je n'en avais pas mangé depuis celles de mon grand père (c'était tout de même plus récent que mon sac à dos).

On impose le bain de pieds dans le ruisseau comme un cure pour les courbatures, le goûter comme un remontant et les pâtes au repas du soir sont abordées comme un bon présage. Pas d'orage ce soir, j'achète des cannes de marche au magasin de sport du village, mon iMari une housse de protection de pluie pour son sac à dos antédiluvien (mais pas étanche). 

Le moral des troupes remonte en se couchant, l'étape du 3ème jour est la plus courte (5h au Topo Guide).


mardi 18 août 2020

ll était une rando - J#1

Sur le GR58 - tour du Queyras

Qu'est ce qui nous a pris?
On peut se raconter plein de choses : on en faisait beaucoup quand on était jeunes (mais on ne l'est plus!), on aime ça (vraiment?), on a été poussés par nos enfants (si! si!), pour le fun? la gloire (laquelle?), pour l'ambiance (après le camping je crains que le refuge ne soit le truc le plus ... hors norme)... bref tout un tas de (plus ou moins) bonnes raisons. 
Le fond de l'histoire est certainement plus à chercher dans notre besoin de bouger, d'espace, d'air, de points de vue, de hauteur et de détachement. 

Marcher sur plusieurs jours réduit les contingences : respirer, manger et dormir.
Simplification à l'extrême du rythme de vie.

Montée au Col de Malrif
L'arrivée à Aiguilles, point de départ, se fait sous la pluie, en début d'après midi. Un savant mélange de trajets en voiture, bus et navette nous permet de laisser notre voiture au village d'arrivée, situé suffisamment proche à vol d'oiseau, mais toute de même à 4 jours de marche par le GR58, et plus de 30 km par la route en remontant des vallées plus étroites les unes que les autres.

L'auberge est pleine de randonneurs, le repas est copieux pour ceux-là, que nous ne serons que le lendemain. Cela ne nous empêche pas de faire honneur au diner.
Lever 6h pour un petit déjeuner "en autonomie", ca veut dire que l'aubergiste n'est pas levée, on se débrouille pour trouver le thé, les yaourts, le pain et la confiture. Nous sommes quelques matinaux à nous déplacer en silence dans la nuit avec nos masques dans la cuisine encombrée.

A 7h, on marche. Bon pied, bon rythme, excités par l'aventure devant nous.
Lacs Malrif - le lac du Grand Laus 
Ca grimpe sec jusqu'aux lacs du Malrif, et ce n'est rien comparé au passage du col du même nom, à 2900 m nous dit le cairn en plein vent.


Montée rude, le chemin est flou entre rochers, ardoises émiettées et touffes d'herbe hésitante. Je me fais doubler par un homme-taureau sautillant criant à qui veut l'entendre qu'il est arrivé là en 2h45 (moi ca fait plus de 3h que je marche ...). 

A quelques mètres du col, je me retourne pour admirer une demoiselle-papillon avec des longues jambes, tout en légèreté dans la montée, le mouvement de ses bras pour se servir de ses bâtons de marche ressemble à un battement d'ailes, blanches dans le bleu du ciel. 
C'est d'une grâce inouïe pour moi qui suis au bout de ma vie, au bout de mon souffle, rouge, suante et probablement odorante.




Vallée de Cervières

Comme tous les cols, celui ci est étroit, venteux, froid et encombré. La demoiselle-papillon qui n'est pas si jeune vue de près, mais fraiche  - je le confirme - fait selfie sur selfie, comme beaucoup d'autres ici. 
Nous admirons la vue, grelottant dans nos vestes, cherchons le soleil, la faim au ventre qui gronde. 

Fonts de Cervières

La vallée de Cervières s'étale devant nous, nous descendons vers les fonts de Cervières (je confirme que ça s'écrit avec un "t"). Vieux village, une ferme en activité (du moins l'été) avec un troupeau de moutons et son patou, quelques maisons gentiment retapées (probablement en location), et l'auberge-refuge.













Pressés pas la météo, nous arrivons vers 13h, en plein rush du déjeuner de midi, où des gens arrivant par de l'autre bout de la vallée (le bout où il y a une  route forestière) pour un déjeuner en famille sur trois ou quatre générations.

Nous sommes installés dans une annexe, une maison indépendante dans la village. Un rez de chaussée, 2 douches et 2 toilettes communs, un cuisine commune et une grande salle avec un poêle. A l'étage 4 dortoirs, un balcon.

Grâce au Covid, pas de mélange dans les dortoirs: un seul groupe par dortoir, nous occupons à nous 5, un espace pour 7 personnes.

Grâce au Covid aussi, les matelas sont recouverts d'un épais plastique bleu, facile à désinfecter, désagréable au contact, bruyants à tout mouvement. 
Confort dortoirs en covid, le rêve absolu.

Notre chambrée sent rapidement les chaussettes "utilisées", avec nos 5 paires de chaussures de montagne et de chaussettes de 6h (de marinade).
Notre balcon d'où admirer l'orage
Pas encore retapées







Un des avantages de la randonnée est que tu disposes de ton après-midi, si tu t'es bien débrouillée dans ton étape : partir tôt, ne pas faire des pauses trop souvent, arriver avant l'orage.

Fonts de Cervières, avant l'orage
L'après-midi est consacrée à ne rien faire, 
au pire : lire, 
au mieux :  profiter du mauvais temps en étant à l'abri, 
entre les deux : dormir, ou encore manger un tarte à la framboise en visant le moment où les grandes tablées se sont vidées et l'abondante pluie.










Et du balcon, tu profites de l'orage : les éclairs qui cisaillent la montagne, le tonnerre qui fait trembler le plancher, le déluge qui chantonne aux oreilles, et les frissons que tu te fais en pensant que tu pourrais être dans la descente du col, au pied des éboulis, dans un torrent de boue, trempé et  frigorifié...

Il s'agit aussi de compatir quand tes voisins de dortoir arrivent trempés. Eux ne sont pas partis tôt, ou ont trainés en route, ou n'ont pas consulté la météo.
 Comme il y a un bon côté à tout, les voisins qui arrivent sous l'orage font que le tenancier allume le chauffage.







Et là c'est Byzance, dans l'odeur des chaussettes, sur le matelas en plastique, je jouis de l'orage à mon balcon, enveloppée d'une douce chaleur. Un après-midi de rêve, un après-midi de rando!
Toits d'ancelles


















Repas de refuge repas de randonneurs. 

Là aussi, Covid oblige, les tables sont organisées par groupe. Nous avons notre table de 5, là où, quand on était jeunes (et quand on décidait de mettre de l'argent dans le repas du soir),  nous formions de grandes tablées, assis à côté d'inconnus comme toi marcheurs, mais pas comme toi : grand marcheur, c'est à dire avec un pedigree de sommets ou de GR à leur actif qui te faisait systématiquement passée pour une novice.

Pas de risque avec le Covid, chacun sa table, chacun son plat, on ne dispute plus le rab' de soupe. 

Le riz est "de cantine" d'après nos iAdos, totalement  déconnectés, pas un brin de réseau dans ce fond (t) de vallée, ni la moindre trace de Wifi. 

Le vin est en pichet, tiré d'un cubi, entre piquette haute-alpine ou vinaigre italien comme nous sommes à la frontière, je ne sais trop. Nous avons faim, nous mangeons tout, en trouvant tout ceci quasiment bon.

La distanciation sociale s'arrête à la salle à manger, on se fait alpaguer à la sortie par nos voisins de dortoirs, ceux qui sont arrivés à 17h sous l'orage, et grâce à qui nous avons le chauffage. 

Comme je suis quelqu'un de poli (parfois) je remercie pour le chauffage (avec un minimum de compassion pour leur état trempé-frigorifié), s'ensuit une conversation très parisienne (ils sont versaillais) sur quelles étapes, quels horaires, quels autres GR, quelles autres randonnées et croyant trouver un échappatoire en évoquant le Canada, je me retrouve embarquée dans une conversation sur l'histoire de Banff et la rentabilisation de la ligne de chemin de fer au détriment des indigènes...  Mon iMari s'enfuit. 
Bonheur du refugeje fais la conversation avec des parfaits inconnus en tatannes-chaussettes (comme moi) avant d'aller au lit à 21h.

Nuit agitée de nos retournements sur plastique bleu, chaleur odorante du radiateur, bruit de la pluie sur le toit en ancelle, vomi du dernier pendant son sommeil, nuque endolorie par nos oreillers de pulls pliés et serviettes de toilette... jusqu'au réveil à 6h.